
Chinoiseries
Puisque Résurgences est un site résolument ludique
et interactif, voici quelques citations tirées de mes lectures chinoises de l’été.
Certes, en sinologie comme dans tout autre domaine, l’érudition a de grands charmes
à faire valoir : on l’appréciera tout particulièrement dans le magnifique
ouvrage d’Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise (posologie conseillée : un chapitre
par jour pendant environ un mois). Mais l’amateurisme rieur n’est pas non plus
sans arguments. Même s’il ne m’échappe pas que nous ne vivons pas dans la Chine
de Confucius, ni dans celle de Mo-tseu, de Lao-tseu, ou de Lie-tseu, l’auteur
supposé du Vrai classique du vide parfait,
ces citations glanées au hasard par l’esprit taquin qu’on se découvre au mois
d’août m’ont frappé par leur modernité, je veux dire par la permanence des thèmes
auxquels elles renvoient. Chaque lecteur pourra donc, à son gré, dédier à tel
ou tel personnage de notre morne actualité l’une ou l’autre de ces fraîches pensées
venues de très loin.
Lie-tseu, probablement sur la société de consommation :
Les hommes
qui […] ne pensent qu’à leur subsistance sont comme des poules et des chiens.
Ils se heurtent et se battent pour leur subsistance si bien que le plus fort l’emporte.
C’est là le propre des animaux. Se comporter comme poules et chiens, comme un
animal, et exiger l’estime des hommes, c’est vouloir l’impossible.
Encore de Lie-tseu, ce conseil aux candidats en quête
de circonscription :
Souen
Chou-ngao dit à son fils : « Bien souvent, le roi a voulu me conférer
un apanage, mais je l’ai refusé. Quand je serai mort, le roi te conférera un apanage.
Cependant n’accepte pas une terre riche. Entre Tch’ou et Yue se trouve Ts’in k’ieou
(Tertre des Dormants). Cette contrée
est pauvre et le nom de l’endroit inspire aux gens
… et cette intéressante perspective métaphysique pour une écologie qui
en est assez démunie :
Ce que l’homme
trouve comestible, il le mange. Mais cela n’a pas été créé à l’origine par le
Ciel pour les hommes. Les cousins et les moustiques provoquent sur notre peau
des piqûres, les loups et les tigres nous dévorent. Cela ne signifie nullement
que le Ciel a produit, à l’origine, l’homme et sa chair pour les cousins et les
moustiques, pour les loups et les tigres. (92-93)
Le grand homme d’État selon Confucius :
Ce qu’on appelle
un grand homme d’État, c’est un homme qui sert son souverain au nom de la vérité,
et qui se retire sitôt qu’il ne peut plus concilier les deux. (Commentaire de Lao-js : puisqu’il semble qu’en démocratie, le souverain
soit le peuple, le grand homme d’État démocrate est donc celui qui propose au
peuple, sans le moindre souci de carrière, ce que son esprit et son cœur lui soufflent
de meilleur, puis, si celui-ci le refuse, s’en va gaiement planter ses choux.
Le reste est une salade d’arrangements subalternes qui régale les médiocres.)
Soit. Les temps ont changé. Mais, pour un peuple civilisé, l’immigration
n’est pas une catastrophe :
Le gouverneur de She interrogea Confucius sur l’art de gouverner. Le Maître dit : « La population locale est contente ; les populations voisines affluent. »
Mais à qui donc dédier ceci (difficulté de force 1) ?
Un garçon
du village de Que servait de messager [à
Confucius]. Quelqu’un demanda : « Fait-il des progrès ? »
Le Maître dit : « À le voir qui trône au milieu des adultes et marche
de front avec ses aînés, on ne dirait pas qu’il cherche à progresser, mais seulement
qu’il est pressé d’arriver. »
De Lao-tseu, éminent spécialiste des banlieues :
Plus s’allongent les ordonnances
Et plus foisonnent les
bandits.
La rédaction de Résurgences vous présente ses meilleurs vœux pour l’année
nouvelle et espère que vous avez trouvé à qui dédier ces maximes. Voici, pour
finir, trois citations de Confucius. Je vous propose que nous les réservions à
notre propre gouverne.
Sur l’honnêteté intellectuelle :
L’honnête
homme n’approuve pas un individu parce qu’il soutient une certaine opinion, ni
ne rejette une opinion parce qu’elle émane d’un certain individu.
Sur la vie en société :
L’honnête
homme cultive l’harmonie, mais pas
Sur le silence et son contraire :
La raison
dernière du discours est de ne pas parler, l’activité suprême est de ne pas agir,
cependant qu’une sagesse peu profonde dispute sur les choses extérieures.
Fin
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