
La liberté contre
la communication
Texte publié dans
la revue Cité (n° 32, 4e trimestre
1999)
On le sait, ou l'on s'en
doute : la communication, ce médicament générique que la séduction médiatique
décline en toutes sortes de spécialités financières, économiques, commerciales,
politiques, sportives, culturelles, voire religieuses, est une entreprise de manipulation
des masses. Si les bénéficiaires du système affectent d'y voir un élément de culture,
la plupart des usagers s'en accommodent plutôt comme d'une verrue regrettable,
mais inévitable ; au mieux souhaiteraient-ils qu'on la soumît de temps en temps
à l'examen de quelque dermatologue social expert à lisser les apparences. Ils
tiennent la communication pour un événement de surface, pour un instrument nécessaire
à la bonne gouvernance de la nation et des institutions. Absurde ou inutile de
lui reprocher le simplisme de ses thèmes ou la grossièreté de ses suggestions.
C'est par une sorte de loi du genre, par exemple, que les publicités déversées
tout un été, aux frais de leurs clients, par les héros quasi homériques des banques
ou des compagnies pétrolières ont atteint à l'absolu du crétinisme : l'ampleur
des intérêts en jeu, comme les dimensions exceptionnelles de l'ego des principaux
protagonistes, les ont conduits à faire gros, à faire puéril, à faire bête. Ces
dessins maladroits d'avions, de cochons-tirelires ou
d'haltères naïvement présentés dans deux versions, l'une, minable, qui symbolise
les propositions de l'adversaire, l'autre, triomphante, qu'il faut associer aux
projets de l'annonceur, s'ils en disent long sur la mâle ardeur des concurrents,
en disent plus encore sur l'épaisseur du mépris dans lequel est taillé leur professionnalisme
fervent.
.
Ces efficaces sottises
ont pourtant le mérite de poser un problème capital. Pas plus que les programmes
de télévision ou les slogans électoraux, les campagnes de propagande ne sont laissées
à l'initiative des sous-ordres : la valetaille des cabinets en règle l'organisation
mais n'en définit pas ce qu'elle appelle avec pompe la philosophie. La publicité d'une grande
banque ne saurait déplaire longtemps à son président. De même, la mise en scène
d'un congrès politique avec fleurs, lumières, chants et embrassades, ne peut être
imposée au leader du parti. Impossible également aux responsables des chaînes
de télévision de rester éternellement ignorants des boniments qui s'y débitent.
En interdisant aux citoyens de faire porter à des exécutants subalternes la responsabilité
de ces messages médiocres, mensongers, dégradants, en les conduisant à mettre
en cause des dirigeants de plus haut vol, la généralisation du système de communication
rend la critique de plus en plus malaisée. Sans doute, au nom de la fameuse transparence,
le pouvoir pourrait-il avoir avantage à l'accueillir, au moins à doses homéopathiques.
Mais, bien plus que les pressions extérieures, ce sont les conflits internes des
citoyens qui leur font refouler leur mécontentement. Pour la plupart d'entre eux,
il y aurait quelque chose de blasphématoire à imaginer que tant de sottise et
d'infantilisme puisse être commandé - ou accepté - si
haut. L'admettre, ce serait douter de tout : non seulement du respect qu'on doit
à l'autorité mais encore de l'ordre du monde et, finalement, par souci de carrière
et image de soi interposés, de soi-même ; tout avenir en serait rendu impossible.
Dans les périodes troublées, le gage du crédit accordé à la valeur des dirigeants
réside moins dans leurs qualités réelles que dans la peur qu'inspire la vacance
du pouvoir ; quand il ne s'agit pas seulement d'une période troublée mais d'une
liquidation des stocks aussi furieuse que celle que nous connaissons, la conviction
qu'une sagesse invisible plane sur les cimes altières prend une allure de dogme
en même temps qu'un goût de drogue. Comment d'ailleurs nierait-on une évidence
aussi sacrée quand les dirigeants en question ont été oints, dès leur adolescence,
de l'huile qui fait l'élite républicaine et quand, nantis de tous les viatiques
possibles, ils ont, de surcroît, répondu à tant de dons gracieux par l'acharnement
au travail et la constance de la volonté? Ce n'est pas à de tels héros qu'on ira
reprocher l'écrasante stupidité de la communication, des médias et de l'ensemble
de la non-culture populaire. Cette bassesse généralisée, ils ne
peuvent la porter que comme une croix. Leur généreux dévouement la tolère comme
une nécessité. Il faut, au contraire, remercier ces grandes âmes de se détourner
de leurs immenses élans pour consentir, au nom de tous, à rechercher humblement,
en toute chose, la moins mauvaise solution, celle qu'impose l'insuffisance du
plus grand nombre.
Ainsi se met en marche,
jour après jour, âme après âme, une machine infernale d'autodénigrement et de
suffisance individualiste. Autodénigrement puisque le peuple, dans son ensemble,
se tient pour définitivement médiocre et ne croit pas mériter mieux que ce qu'on
lui propose. Mais aussi suffisance individualiste puisque la parade secrète de
chacun est évidemment, au moment où il porte ce jugement négatif sur le peuple,
de s'en exclure. D'un côté, donc, la généralisation des pratiques de communication
met directement en cause les capacités et les intentions des élites ; mais comme,
d'un autre côté, cette mise en cause est impossible à formuler, on aboutit au
plus vaste système de mauvaise foi et de facticité jamais inventé, système qui
peut d'ailleurs fonctionner tout seul comme une manipulation sans manipulateurs,
comme un refus universel et concerté de la lucidité et de l'expression. Tout se
passe comme si l'élimination progressive des instances intermédiaires de pouvoir
(qui est d'ailleurs, dans les entreprises, un des articles du credo managérial
des dirigeants) mettait l'ensemble de la société en situation de quitte ou double.
Se comporter en manager économique ou en champion de la communication, c'est miser
sur quitte, c'est-à-dire faire le pari de l'inexpression en confortant les hésitations et la peur de la
plupart, et en affirmant que ce pari est le seul possible et le seul raisonnable
; c'est ensuite masquer l'angoisse ainsi provoquée en inventant, dans tous les
domaines, du simili, du pseudo, de l'à peu près : quand ces déviations et divertissements
auront encore aggravé la facticité, on redoublera de simili, de pseudo et d'à
peu près.
Contrairement à la vision
de Booz, ceci ne se passe pas en des temps très anciens. Choisir entre l'insatisfaction
quotidienne ou l'improbable rébellion, tel est le destin des modernes consommateurs
de communication. Ou bien faire éternellement semblant, se repeindre chaque matin
de vérités frelatées, se laisser infantiliser, s'absenter toujours un peu plus
de son désir et devoir passer, pour le retrouver, par des itinéraires de plus
en plus confus et délirants. Ou bien nourrir d'effrayants fantasmes de destruction
universelle, s'accuser d'irréductible narcissisme, sinon de meurtre et de sacrilège,
se prendre au piège de sa propre agressivité, s'obliger à trouver dans ses pensées
une menace, dans ses songes une folie, dans ses élans la marque d'un irréductible
égoïsme. Ou bien tricher avec le désir, ou bien tricher avec la réalité. Se sentir
incapable d'articuler l'un sur l'autre. Demander au système de la communication
des moyens toujours nouveaux, même s'ils sont de plus en plus incohérents, d'apaiser
la morsure douloureuse de cette secrète impossibilité.
La réponse est sadique.
Intrinsèquement pervers, non seulement le système décourage ses adeptes obligés
de se délivrer de leurs maux, mais encore il fait en sorte que le projet même
de les surmonter leur apparaisse absurde ; à moins, naturellement, qu'ils
ne se résignent à n'attendre de salut que du progrès constant de leur servilité.
De fait, le consommateur de communication régresse souvent jusqu'à un stade prélogique.
Son état ne lui est tolérable que s'il réhydrate constamment l'absurdité majeure
qui le fonde, s'il fuit avec toujours plus d'épouvante ce que lui suggèrent sa
raison et son désir. En ce sens, la logique sectaire est la vérité cachée de la
société de communication qui, tout en en combattant les manifestations par trop
aberrantes, se comporte avec elle d'une façon souvent ambiguë. Comme les sectes,
en effet, la communication ne cesse d'appliquer le principe du redoublement :
la seule manière d'échapper à ce qui meurtrit, c'est de faire en sorte d'en être
meurtri davantage. D'où, dans les pratiques sectaires comme dans la tyrannie communicationnelle,
ce contraste si frappant entre le discours, illuminé de tolérance, de séduction
et d'amitié, et le projet, toujours calculateur, toujours cruel, toujours inhumain.
Toutefois, quand l'aliéné de la communication, qui cherche à s'inventer une issue,
apprend à ses dépens que la seule possible, c'est l'abandon toujours plus confiant
au système dominant, cet abandon ne peut aller sans la nécessité d'admirer, en
quelque manière, ceux qui sont plus avancés que lui dans la logique de ce système,
ou qui en ont une expérience plus vaste, ou qui y exercent des responsabilités
plus importantes. Il faut bien que ceux-là dépassent, au moins un peu, les contradictions
des gens ordinaires ; au fur et à mesure qu'ils grandissent en savoir communicationnel,
sans doute grandissent-ils aussi en humanité et en sagesse.
En dépit de ces laborieuses
constructions et de ces mutilations volontaires, la vie ne fait pas grève, ni
les sens, ni la raison. Le regard que jette un manipulé de la communication sur
ces figures de pouvoir dont l'exemple est censé le réconforter est à la fois celui
de l'esclave qu'on lui enseigne à devenir et celui de l'homme libre qu'on ne peut
pas l'empêcher de demeurer. Il cherche sur le visage des puissants la confirmation
du bien-fondé de sa soumission, mais il ne peut s'empêcher d'y chercher aussi
des traces de liberté. Or, loin de les trouver, il observe au contraire que ces
dirigeants, au fur et à mesure qu'ils déroulent le tapis d'apparences de la communication
et qu'ils nient, avec toujours plus d'aplomb, la facticité qu'elle ne cesse d'engendrer,
deviennent malgré eux des miroirs vivants. Contraints de mentir de plus en plus
fréquemment et de plus en plus lourdement pour assurer la sauvegarde du pouvoir
qu'ils défendent et leur propre prospérité, ils sont pris dans un zoom
impitoyable. Bien au-delà du jugement qu'on peut porter sur leur comportement
individuel, ils réfléchissent de plus en plus nettement la vérité du système lui-même
: ils deviennent la contre-épreuve vivante de leurs mensonges obligés. Ce que
le totalitarisme communicationnel fait de l'être humain s'inscrit dans leurs yeux,
dans leur voix, dans leur présence. Peu à peu, les citoyens devinent que leur
tête-à-tête quotidien, par médias interposés, avec les représentants du pouvoir
constitue une expérience cruciale ; ils la redoutent, mais savent qu'ils doivent
l'affronter. Non pas parce qu'elle leur permettrait soudain, en retournant l'aberration,
de se faire les inquisiteurs de ces puissants, ni parce qu'elle leur offrirait
une bien problématique occasion de vengeance, mais parce qu'elle pose la seule
question sérieuse : Ce qu'on impose aujourd'hui aux hommes et aux femmes les rend-il
heureux? Leur trouble, c'est de découvrir progressivement sur les visages qui
occupent les écrans la même réponse que celle que leur souffle leur propre cœur :
non, définitivement non.
Plonger leur regard dans celui des princes de la communication authentifie et
renforce le refus instinctif des citoyens ; mais ils comprennent très bien, trop
bien, quelles conséquences entraîne cette découverte,
et dans quelle aventure, s'ils sont droits et courageux, elle va immédiatement
les jeter. Alors ils détournent les yeux et baissent la tête. Le seul projet spirituel
et politique digne de ce nom, c'est de les aider à relever la tête et à voir ce
qu'ils voient.
C'est peu dire que ce
face-à-face est ambigu : tous les éléments du drame de la modernité s'y donnent
rendez-vous. Faut-il répéter que, dans sa version médiatique comme dans sa version
institutionnelle, la prétendue communication est une farce précisément destinée
à empêcher toute possibilité de communication en mettant en scène, sous mille
masques divers, le même soliloque du pouvoir? Faut-il rappeler que, dans quelque
domaine qu'ils déploient leur bavarde industrie, les puissants qui l'utilisent
n'ont qu'un objectif et un seul, l'affirmation ou l'élargissement de leur influence?
Tout cela est analysé et suranalysé sans qu'on prête
assez d'attention à ce qu'en pense un peuple cadenassé dans le silence, muré dans
les geôles de la répétition ou dans celles, plus pitoyables encore, de la contestation
simulée, et dressé, de surcroît, à remercier le Grand Casting de lui avoir distribué
ce rôle de figurant.
Le but de la communication,
c'est d'entraîner le peuple à renoncer. Chacune des attractions médiatiques de
ce Luna Park de la résignation l'y conduit à sa manière. Pour le tout-venant,
la porcherie des jeux télévisés dont les jeunes animateurs semblent
déjà s'initier à leur futur emploi de vieux beaux. Pour quelques-uns, les fines
joutes de l'esprit où Dupont et Duval, à qui l'on a hardiment demandé de succéder à Duval et Dupont, mettent un entrain de
termites à suggérer aux gens qu'il leur faudra encore les supporter pendant des
décennies avant de pouvoir parler eux-mêmes de leurs affaires. Le peuple a le
choix : il peut renoncer à son destin en se reconnaissant ignoble ou en s'avouant
stupide. Ou les deux. Qu'il n'oublie pas, en tout cas, de remarquer comme ceux
qui le gouvernent lui font gentiment la leçon, comme ils s'appliquent à lui parler
humain, comme ils sont touchants et informés quand ils lui racontent sa vie quotidienne
avec autant d'accablement discret que si c'était la leur! Toutefois ces visages
de l'écran resteraient bien lointains s'il n'y avait au bureau, à l'atelier, l'autre
face de la communication : les réunions où l'on parle pour ne pas être écouté,
le bavardage oiseux sur les détails et le verrouillage féroce de l'essentiel,
les actes qui tournent le dos aux paroles, la débandade de la responsabilité,
la lâcheté institutionnalisée, le chantage au chômage. Peu à peu, dans les rêves
ou au fond des consciences, les images se juxtaposent. L'ici du quotidien ressemble
à l'ailleurs des puissants. Les plans se télescopent et s'écrasent. De tant de
mensonges naïfs, naît une évidence tellement nue! On serait enfin vraiment en
face de soi, des autres, du monde? On pourrait commencer à écouter sa propre voix,
sans s'exalter, bien sûr, et avec humour, mais, enfin, sans fausse honte? Qu'elle
est désirable, cette perspective, mais qu'elle est terrible!
Le peuple sait d'expérience
intérieure que rien de ce qu'agite le système de la communication n'a la moindre
existence véritable, ni dans les choses ni dans les gens. Cette permanente et
morbide justification de la médiocrité au nom de la nécessité, il la reconnaît
: c'est la sienne quand il manque de courage, quand il parle avec la voix des
autres, quand il met son âme en statistiques. Comment pourrait-il aimer ou haïr,
encore moins juger, ce qui appartient au royaume des ombres? Plus ça jacasse dans
ce monde en déroute, plus ça fait silence en lui. Et plus il se sent indifférent
aux puissants, plus se précise l'évidence qu'il a à être, qu'il a à devenir, qu'il
a à dire. Plus le truquage s'affine et se barde de grands mots prétentieux, plus
il le sent mesquin, plus il y flaire la haine putride qu'exhalent les tyrans dépossédés.
Plus on tente de l'aguicher en suscitant en lui l'espoir misérable d'un univers
sans angoisse, plus il se recueille sur la croissance hasardeuse, improbable,
presque impossible, d'une fleur dont il ignore tout. Non que le peuple rêve de
miracles! Il se serait bien passé de tant de frustrations. Mais on l'a conduit
au fond du malheur : il faudra bien qu'il remonte. Rien d'angélique en lui. S'il
pouvait s'arranger, il le ferait. C'est vrai que, le plus souvent, il collabore.
Qu'il s'enferme, qu'il s'aveugle, qu'il se moque cruellement de lui-même, qu'il
se diffame. Mais on est allé trop loin. Les gentillesses venues du haut ne suscitent
plus en lui que la rage douloureuse du mépris. Comme il préférerait ne pas en
être là! Le voici en stand by devant
le gouffre, comme ces banlieues qu'il redoute et qui le préfigurent : plus de
passé, plus d'avenir, un sur place furieux avec, de temps en temps, un crachat
dans un micro.
Ce qu'on oublie, c'est
qu'au moment où il est soumis comme jamais à l'emprise tantôt brutale, tantôt
séductrice, d'un pouvoir multiforme expert à brouiller désirs et volontés, le
peuple fait une expérience décisive de la liberté. Expérience presque incommunicable,
si secrète, si clandestine qu'il jurerait tout en ignorer. Si violente qu'il se
la reproche comme une incongruité ou comme une indécence, mais qui jette sur la
réalité quotidienne une lumière irréfutable. Non seulement il se découvre une
formidable capacité à distinguer le vrai du faux, aptitude qui borde toutes ses
réactions, jusqu'à son apparente docilité, d'une frange d'ironie et de dédain,
mais encore il constate que cette science ne lui vient de personne, qu'aucun donneur
de leçons ne la lui a suggérée, qu'elle est en lui comme une propriété aussi naturelle
que le souffle et la parole. Ce que valent les mots qu'on lui dit, les sentiments
qu'on tente de fabriquer en lui, il le sait. Et aussi ce que pèse la violence
conquérante de l'argent, ce qu'elle décline d'abject. Les prétendues valeurs que
des responsables terrifiés fabriquent à la demande pour masquer la déroute générale,
il en connaît le prix. L'humanisme, le respect d'autrui, la tolérance, la religion,
la charité : au conformisme carnassier, tout est paravent! Il sait, le peuple,
il sent, il devine. Il est devenu, malgré lui, un portique à détecter la vieillerie!
Mais quelle solitude est la sienne le jour où il reconnaît, dans tous ces discours
qui lui vantent le réalisme, l'écho des humiliations qui le meurtrissent, l'acceptation
de la défaite maquillée en victoire, l'obséquiosité en élan spontané, le constat
de décès en objectif de vie ; quand il s'aperçoit que la lâcheté ordinaire exige
l'abolition brutale de toute existence vraiment personnelle et de toute relation
droite avec les autres! Et quelle détresse quand il constate que ce ne sont pas
seulement les hommes d'argent et de pouvoir qui se sont faits les rouages dociles
de la mécanique sociale ; qu'elle est devenue, cette mécanique, pour la quasi-totalité
des intellectuels et pour le plus grand nombre des syndicalistes, une interlocutrice
respectée!
Naissance? Avortement?
Qui le dira? En tout cas, c'est au sein du peuple, et seulement là, que réside
l'espérance. Inutile d'inventer une alternative au bafouillage d'un parti ou d'un
autre. Ou de cuisiner autrement les ingrédients avariés du pouvoir. Ou
de défiler, ou de décapiter, ou de vénérer. Tout devient plus simple. Ceux qui,
de quelque manière, sentent leur destin obscurément lié à celui du peuple, ceux
qui n'ont pas renoncé à garder mémoire de l'avenir, ceux que couvre de honte la
pensée d'esquisser un seul pas de danse sur la piste carcérale de la modernité
gâteuse, ceux-là n'ont plus qu'une idée, qu'un désir, qu'une obsession : contribuer
à une naissance qu'ils ne verront pas mais qui, en les libérant de tout souci
pour eux-mêmes et en leur offrant ainsi les fruits les plus exquis de la liberté,
les comble déjà, sinon de bonheur, au moins de paix. Aucun mot d'ordre entre ces
gens-là, nulle présentation de curriculum vitae : ils ne se reconnaissent qu'à leur passion de vivre
et à leur certitude, même clignotante, même fugitive, même sarcastique, que la
vie d'un seul va toujours à l'impasse si elle ne s'articule sur celle de tous,
qu'il y a de l'enfer dans tout corporatisme, dans tout club, dans toute tribu,
que le désir désire toujours au-delà, que seule la largeur est exacte et que le
moindre hommage à la liberté comme la plus secrète concession à la servitude retentissent
jusqu'aux confins de l'univers. Ils croient que la vie modeste et incertaine qui
les attend ne sera pas vaine, qu'il y aura en elle un peu de tragique mais aussi,
pourvu que le rire le plus vaste accompagne ce mot, du glorieux.
.
Dégager et tresser les
libertés éparses et fragiles que, paradoxalement, la stupide modernité révèle
et conforte, voilà un projet pour les amateurs de vie, et peu importe d'où ils
viennent, ce qu'ils font, à quelles sources ils ont bu
et quels déserts les ont asséchés. Projet pour les vieux, dont c'est l'âge d'entrer
dans le "champ sacré" dont parle Platon. Projet pour les jeunes qui
y trouveraient des raisons d'étudier, de chercher, de comprendre, d'aimer, plus
dignes d'eux que celles que leur proposent les aigres jouissances et les pauvres
assurances des carrières préconsommées. Et qui sait
- mais est-ce possible? - projet politique pour quelque responsable non totalement
déserté par la liberté. Dans une commune, un canton - si l'on rêve, dans une nation
tout entière -, en tout cas dans quelque lieu ou circonstance où, par miracle,
par erreur, soufflerait encore le vent, se mettre ensemble, après avoir chassé
sondeurs et communicateurs, à l'écoute amoureuse des êtres, à la recherche du
point de convergence de leurs libertés, de ce qu'elles désignent pour demain et
révèlent déjà pour aujourd'hui.
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