
Émile second 1
(À propos
d'Arcadie, de Bertrand de
Jouvenel)
Texte publié dans
la revue Cité (n° 39, 3e trimestre
2002)
Une ex-ministre socialiste
assignait au gouvernement de la République, entre autres tâches urgentes, celle
d'aider les citoyens à "gérer leurs sentiments." Bien vu! Les fluctuations
de l'âme, la perplexité de l'esprit, l'incertitude, l'émotion, le trouble, sans
parler - horresco referens - du monstrueux
dysfonctionnement que constitue la narquoise indifférence à l'argent sont autant
d'insultes à l'humanisme de la modernité et aux wagons de dollars qui s'y investissent.
Nul ne peut, sans indignité, s'exposer à ces tentations latérales qui détournent
le regard des valeurs, des objectifs et des comportements que désigne, avec une
admirable pédagogie, l'emboîtement d'instances nationales, européennes et mondiales
qui nous soutient dans l'être, et que relaient, avec le désintéressement qu'on
sait, tant d'esprits dûment estampillés. Revenez vite, Madame! Après la ceinture
de sécurité, enseignez-nous la minerve de liberté! Elle nous protégera de cette
légèreté citoyenne que votre vigilance maternelle voit progresser dans nos esprits
plus dangereusement encore que le sida en Afrique, ou la veulerie dans les médias.
Sans minerve, pas de
sagesse. Bertrand de Jouvenel n'en portait pas. La vision du monde, la culture,
l'écriture elle-même de ce bourgeois de
grande tradition, fils de ministre et familier des écrivains, ne laissent aucun
doute sur ses origines. Il semble pourtant ne s'y être jamais laissé enfermer,
comme touché par une grâce particulière qui écartait de lui non seulement les
sommaires instincts de classe et les épaisses solidarités des compagnons de doxa, mais encore les complicités attiédissantes
que tricote entre de petits tempéraments la supériorité supposée d'avoir entrevu
quelques livres. Vivre et penser ainsi, il est vrai, n'est guère raisonnable :
c'est cette incertitude qu'on veut épargner à la jeunesse quand, à cor et à cri,
on lui promet des repères, comme si
le désir du voyageur lui venait des bornes kilométriques qui défilent plutôt que
de la femme qu'il rejoint! En ce sens, et en tous les sens, Jouvenel est le contraire
d'un borné. Le mauvais garçon qui ne
se sentirait qu'une sympathie limitée à l'endroit de la bourgeoisie devrait, à
cause de lui, en convenir : un bourgeois libre, c'est une rareté, pas un oxymore!
Cet homme a aimé la liberté,
les gens, le vaste monde, tout ce qui empêche de pousser rationnellement sa vie
de case en case, comme les oies sur le jeu du même nom. C'est un aventurier, il
a dû souvent se sentir seul. Il lui est arrivé d'accrocher son rêve à une illusion,
à une lubie, à un mauvais jugement, à un instant de colère. Il connaît les errements
et les erreurs. On rapporte que mai 68 l'a enthousiasmé. On devine pourquoi en
lisant Arcadie, où sont réunis des textes
de la décennie précédente. Son Mai, on s'en doute, ressemble peu à celui des meneurs
de l'époque qui ont tellement raison d'en avoir tout oublié : il ne s'agissait
pour eux que d'un épisode sévère de flatulence du moi.
Pas pour Jouvenel, qui,
à l'époque, a déjà senti un certain nombre de choses. Par exemple, que le rêve
d'une démocratie à la Rousseau est terminé. Qu'Émile ne trouvera plus un refuge
selon son cœur. Que parler de peuple quand les gens ne se rencontrent plus qu'au
bureau ou dans les trains de banlieue, quand le loisir est une débandade, le monde
un gigantesque organigramme, c'est de la triche. À ce néant machinique, sans doute
faudrait-il opposer un peu de démocratie : comment faire quand les cerveaux eux-mêmes
sont passés en automatique? Quand les préoccupations des dirigeants ne diffèrent
plus en rien de celles des dirigés? Quand, du haut en bas, on n'a plus à se soucier
d'élargir son esprit et son cœur, mais seulement d'accroître ses performances?
Quand, mis à part l'argent et la dépense idiote, rien ne distingue plus les grands
des petits? Quand le sommet ne s'interroge pas plus que la base sur le sens de
cette frénésie brutale? Où est-il, le souci socialiste de créer entre les hommes
les conditions d'une vraie communauté? Où est-elle, la gauche non chrématistique?
Personne ne rêverait
plus d'Arcadie? Mais si! Tandis que les geôliers, enfermés dans le local des relations
humaines, s'entretiennent de leurs avancements comparés en échangeant de fins
sourires de mépris, le rêve refoulé sape en douce les fondations de la prison.
Être ici, être là, qu'importe quand la liberté et la captivité ont le même goût,
quand on se sent aussi incapable de rester un instant en place que de savoir où
il faudrait aller? Nous sommes devenus des "nomades dociles", dit Jouvenel.
Oui : une cohorte d'aveugles déplacés au gré d'intérêts auxquels ils ne veulent
rien comprendre, de crainte d'avoir à tout refuser, à tout casser au hasard à
grands coups de canne rageurs. Heureusement que le rêve est là, qui porte toute
cette misère à son incandescence et, la rendant, du même coup, irréfutable et
intolérable, ouvre la porte secrète de l'espérance. Sinon? Traîner sa vie dans
le double opportunisme du producteur et du consommateur? Pourquoi? Pour qui? Il
y a quarante ans, déjà, les mêmes questions… Et après quatre décennies, quel progrès?
Mais gigantesque! On a compris que l'angoisse était la petite sœur du rêve, la
petite cousine de la révolte : des cellules psychologiques omnivores sont prêtes
à digérer les récalcitrants. Ils pourront y parler de tout, de leurs aïeux, de
leur sexe, et même de leur juste colère, cette faiblesse acceptable si elle reste
une affaire privée et si on sait la positiver!
Il ne s'agit pas d'être
juste, jeunes gens, il s'agit de s'ajuster
: "Le problème du bien-être individuel quant aux rapports sociaux est un
problème d'ajustement." Et les intellectuels s'y emploient, encore et toujours
prédicateurs de vertu et de droits de l'homme quand il s'agit des sociétés pauvres,
encore et toujours bénisseurs des puissants dans les pays riches. Et les ballots
solennels préposés à la communication de nous préparer à nous extasier devant
les nouveautés de la technique maquées par la finance! Et l'humanitaire, tout
fier de sa myopie, de continuer à découper ses tranches d'aliénation! Dire que,
dans son discours d'adieux de 1961, Eisenhower, ce progressiste fameux, mettait
en garde la nation américaine contre le danger qu'elle courait : devenir "captive
d'une élite scientifico-technologique"! On a bien travaillé depuis. Rien
ne sera épargné, et pas plus l'ensemble naturel que l'ensemble humain. Auguste
Comte avait tort, et il avait raison. Il avait tort de voir dans la domination
de la nature un dérivatif assez puissant pour détourner les hommes de la guerre,
mais il avait raison d'affirmer que le progrès technique est de même source que
la volonté impérialiste, ce que ne démentiront pas les sociétés d'outre-mer qui
en ont été ébranlées et jetées dans d'insolubles contradictions. Et qui ont éprouvé
la pertinence de cette belle définition de l'esprit barbare qu'on trouve dans
Arcadie : "La méconnaissance des intérêts lointains les plus
concrets [qui] va de pair avec le mépris
des charmes immédiats".
.
On a raison de voir en
Bertrand de Jouvenel un précurseur de l'écologie : il est même l'inventeur du
terme écologie politique. Mais il ne ressemble
guère à nos modernes écologistes. Pour eux, la nature est tout à la fois un facteur
déterminant de l'avenir de l'humanité, l'accompagnement précieux de l'existence
des humains, l'élément central de leur cadre de vie, une source de suggestions
et d'émotions à leur disposition : mais elle demeure un environnement. Pour nos écologistes, il
serait prudent de ménager la nature comme il est prudent de ménager son cheval,
ou son ordinateur, si l'on ne veut pas se passer prématurément de leurs services
; comme il est prudent de surveiller son toit pour ne pas encombrer ses héritiers
d'une ruine. En ce sens, le discours moderne de l'écologie est plus consensuel
qu'il n'y paraît. D'une part, il semble plonger ses racines dans la terre féconde
d'un bon sens ancestral ; d'autre part, les gronderies et les réprimandes qu'il
adresse à l'esprit et aux manières de l'époque laissent entendre que c'est à ses
vilains comportements qu'il s'en prend, non pas à la vision du monde qu'elle véhicule.
Il n'est pas certain que cette écologie-là laissera beaucoup de traces dans l'histoire
de la pensée ; dans la chronique de l'opportunisme politique, par contre, les
écologistes auront droit, eux, à plus d'une mention.
Jouvenel n'est ni un
surintendant des parcs et jardins, ni un modérateur es-fumées industrielles. Pour
lui, le débat se situe d'emblée non seulement au-delà de l'actualité, mais aussi
au-delà de l'efficacité immédiate. La question de la nature pose à l'homme la
question de sa propre nature. Qu'est-ce donc que la nature, en effet? Un ensemble
de ressources renouvelables, un garde-manger, un réservoir? Un bas de laine collectif
d'oxygène et de poésie pour oublier les duretés de la semaine? Une consolation
pour nostalgiques? Une réserve pour circuits touristiques? Après la femme comme
repos du guerrier, la nature comme repos du producteur? Chez Jouvenel, la nature
prend la majuscule. Elle vit de sa vie propre mais, comme dans l'intuition taoïste
des dix mille êtres, elle est liée de
façon intime à l'humanité. Elle est le miroir de son mystère. Elle dit la limite
de l'homme, et l'au-delà de la limite. Elle dit la splendeur et le terrible. Elle
n'est pas séparable de l'homme ; elle lui met sous les yeux son origine, son destin
périssable, l'immensité de son désir. Ce qui grandit la nature grandit l'humanité,
ce qui meurtrit la nature meurtrit l'humanité : chacune
parle de l'autre en une indéfectible solidarité métaphysique.
Aussi, pour Jouvenel,
les dommages inouïs que nous infligeons à la nature sont-ils, avant tout, le signe
des dommages que nous nous infligeons à nous-mêmes : il faut que nous ayons une
idée bien courte et bien mesquine de notre présence au monde pour traiter la nature
de la sorte. Le prétendu réalisme est très peu réaliste quand il croit pouvoir
résoudre la question de l'écologie comme celle des feux de forêts : par une vigilance
toujours en éveil. Dans le cas de l'écologie, en effet, tous les pompiers sont
pyromanes. "Autant la rationalité, écrit Jouvenel, piétine dans la Nature
ce qui n'est pas ressource productive, autant elle néglige dans la vie humaine
ce qui n'est pas besoin susceptible d'être satisfait par la production. Elle schématise
tout autant l'ensemble humain à servir que l'ensemble naturel traité en serviteur."
La question de l'écologie débouche donc, chez Bertrand de Jouvenel, sur une contestation
radicale de l'esprit de la modernité et sur un refus absolu de la volonté de puissance
qui en est le moteur, et qui dénature, les uns après les autres, tous les aspects
de l'existence humaine, de l'intime au collectif, de la pensée à la pratique,
de la chair à l'esprit. On ne s'étonnera pas que Jouvenel ne propose pas de solutions
concrètes : la mise en danger
de la nature n'est pas un problème technique à résoudre, c'est un signal à nous
adressé. Comme si la nature nous demandait : "Mais qui êtes-vous donc?"
Parce qu'il greffe sa réflexion sur une vision
forte de la vie, Jouvenel dispose d'une extraordinaire capacité d'anticipation,
d'une prescience étonnante des futuribles.
On sait, à l'opposé, ce que valent les prédictions des économistes, des sondeurs,
des politologues et autres météorologistes de l'opinion : moins que celles des
cartomanciennes qui, elles, n'ont pas perdu leur bon sens. Aussi, plus encore
qu'un précurseur de l'écologie, faut-il voir en Jouvenel un prophète de la modernité,
un prophète lucide et anxieux. Par quelque côté qu'il envisage cet avenir qui
est devenu notre présent - la perspective écologique, la critique des élites,
la réflexion sur l'urbanisme, la méditation sur l'homme moderne - sa pensée semble
en état d'équilibre instable, comme si elle chancelait au bord d'un gouffre. Il
devine que le monde est prêt à basculer, que ses propres repères seront menacés,
sinon dans leur essence, du moins dans leur statut, dans leur expression, dans
leur pouvoir, dans leur situation historique. Il sait que rien n'échappera à la
remise en question, surtout pas ce qui se réclame trop vite de la protection de
l'éternité, ces valeurs sûres qui sont, comme l'a bien vu Maurice Bellet, le refuge
ultime de la volonté de puissance.
J'ignore si Bertrand
de Jouvenel est allé défiler en compagnie des futurs champions du cynisme pour
tous, des gosses de riches avides d'avidité qui deviendront, comme il est naturel,
les Pères la Sagesse et les Gueules la Morale d'une société que leur prétention
méprisante aura anesthésiée. Peu importe. Toutefois, quelque respect qu'on éprouve
pour cet homme, il est maintenant nécessaire d'aller plus loin que lui. S'il avait
déjà compris ce que beaucoup d'entre nous commencent à peine à saisir, il n'avait
pas mesuré la profondeur du mal. Il avait superbement repéré le cancer : il n'avait
pas vu qu'on était déjà en phase terminale. À moins que ce raffiné n'ait reculé
devant un diagnostic qui eût mis en danger les fondements mêmes de son être, qu'il
n'ait voulu croire qu'entre le braillard simulacre de jeunesse qui encombrait
les rues et toute cette culture en lui accumulée, une passerelle miraculeuse serait
jetée…
Il est passionnant de
suivre dans ses textes les chemins opposés de la lucidité et de l'angoisse. Quelle
tentation d'idéalisme, parfois, dans cet esprit si intrépide! "Comme notre
pouvoir sur les facteurs naturels s'accroît, il devient urgent de les considérer
comme un capital." Mais voyons donc! Il n'est pas dupe, bien sûr, et trop
beau styliste pour ne pas introduire dans l'expression de chacun des vœux pieux
qu'il forme - sans trop y croire - pour l'avenir, quelque conditionnel désenchanté,
quelque interrogation négative faussement naïve, quelque modestie plus que dubitative.
"Je pense à une éducation qui ne serait pas une simple transfusion de savoir,
mais une véritable formation". Ou : "Des sociétés qui ont les moyens
d'envoyer un homme sur la lune n'ont-elles pas la capacité de faire vivre les
hommes plus aimablement sur terre?" Ou encore : "J'aurai rempli mon
dessein si j'ai intéressé au but qui me paraît devoir être celui des hommes d'aujourd'hui
: mettre l'efficacité du travail au service de l'aménité de la vie." Et même
ce gros soupir désabusé : "Les hommes pratiques ont à présent besoin
de rêves à réaliser."
À se laisser convaincre
par les analyses d'Arcadie, d'autant
plus fortes que tenues à distance par l'élégance de l'écriture et la modération
du ton, on se surprend à attendre l'instant de folie salutaire, l'explosion de
révolte libératrice. "Enfin, ce Jouvenel, il va finir par l'avouer, oui ou
non, que tout cela n'est pas une crise ordinaire et que ce délire ne relève pas
de la pharmacopée traditionnelle? Il va le dire, oui ou non, que quelque chose
est fini, et donc que quelque chose commence?" Il ne le dit pas. Il aurait
peut-être aimé. Il se tient comme au sommet du monde ancien. Comme accroché au
mât du navire qui coule. Est-ce la fidélité qui le paralyse, la peur, un reste
d'absurde confiance? Position terrible et ambiguë.
.
Trop tôt. C'était trop
tôt. On pouvait encore, il y a quarante ans, cibler ses refus en se persuadant
qu'il restait des zones libres. Quand
Jouvenel parle de "barrages pour retenir le flot humain", de "fichiers
pour classer les familles", de "couveuses de travailleurs", c'est
à la pitoyable architecture des banlieues qu'il s'en prend, non pas à l'ordre
social lui-même. La brutalité managériale n'a encore pris totalement possession ni de
la vie publique, ni des consciences. La chance de notre société, expliquait-on
alors, c'est d'être un gruyère, pas un cantal : il y a des trous, des niches,
des refuges à partir desquels des contre-offensives peuvent être lancées. Rien
n'était définitivement condamné. Il y avait, en vrac, De Gaulle, Mendès, le tiers-mondisme,
les luttes d'indépendance, des généraux qui refusaient la torture ; le parti communiste
savait ce qu'il voulait, les syndicats à quoi ils servaient ; les écrivains célèbres
devaient leur influence à leur talent et plusieurs montraient du courage ; sans
compter Vatican ii, les débats des chrétiens, mille autres
événements politiques, sociaux, culturels qui ne semblaient pas, pour l'essentiel,
devoir leur existence à autre chose qu'aux convictions et aux analyses des militants.
Toutes les bâches du cirque de la représentation n'avaient pas été déroulées ;
toutes les idées n'étaient pas passées sous contrôle bancaire. Dans les bons et
les mauvais jours, la vie sociale était encore
pour de vrai.
Bertrand de Jouvenel
pouvait hésiter devant un diagnostic radical : nous, nous ne le pouvons plus.
Peu importe quel nom nous donnons à cette chose
que nous avons laissée croître, et qui étrangle les existences individuelles comme
la vie collective. Chape de plomb, esclavage moderne, aliénation? Tant pis pour
la virtuosité de l'analyse, tant pis pour la volupté d'une nostalgie délicieuse,
d'une Apocalypse sur mesure qui eût, à bon droit, agacé Jouvenel.
Que les experts expertisent : nous n'échapperons pas à une sérieuse empoignade
non seulement avec ce qu'on nous a appris à penser, mais surtout avec les arrangements
que nous avons passés tantôt avec l'ordre, tantôt avec le désordre. Ne pas se
laisser transformer par ce qu'on a vraiment compris : c'est cela, trahir. Le rocher
barre la route ; le convoi ne passera ni par le ravin ni par la montagne.
.
Rien d'anecdotique dans
la pensée de Jouvenel. Derrière l'économiste, l'essayiste, un homme qui s'interroge
droitement sur lui-même, sur les autres, sur l'avenir. La moindre des politesses
nous oblige à nous montrer aussi sincères que lui. Quarante ans après, les édifices
qu'il voyait chanceler sans oser s'avouer qu'ils allaient s'écrouler, ne vivent
plus que dans les souvenirs. La violence est partout, et la forme la plus grave
n'est pas à en chercher dans les banlieues. Chaque journée du citoyen-consommateur
lui raconte, avec plus de détails que la veille, le cynisme, l'étroitesse, le
mensonge. Qu'on y songe pourtant un instant. Sans doute ce citoyen est-il seul
comme jamais avec lui-même, seul dans une existence grise et fantomatique : bien
chanceux s'il peut se confier à un tout petit nombre d'amis. Mais, paradoxalement,
il suffit de presque rien pour que cette solitude s'évanouisse : à force de vouloir
les isoler dans les apparences, le bavardage officiel finit par réunir les êtres
dans la même lassitude, dans la même colère.
Ainsi cet Émile pour
qui, de toute évidence, Bertrand de Jouvenel avait de l'amitié, est-il finalement
moins triste qu'il n'y paraît. Les valeurs
se sont effondrées plus vite que leurs cousines de la Bourse, mais son cœur, à
lui, est bon. Même si la nature ne le protège plus, même s'il n'a plus de précepteur,
même si aucun homme de paix ne le prend plus à témoin de ses pensées. Ce que lui
commande sa raison, ce que lui souffle sa ferveur, il n'est plus seul à le méditer
: il n'est presque plus personne avec qui il ne puisse s'en entretenir. L'une
et l'autre lui enseignent que ce monde est un refus, et que ce refus doit être
refusé si l'on ne veut pas appartenir à une espèce bien plus effrayante que les
morts : les non-vivants. Non qu'il s'imagine d'une essence supérieure quand il
ne veut pas admettre que le monde soit cette cellule surpeuplée où des truands
finissent par jouir d'une captivité qui les laisse tout entiers à leurs rivalités.
Si Émile s'affermit dans sa résistance, c'est qu'à chaque fois que se déchire
sur un visage, l'instant d'un éclair, le rideau des apparences, il découvre une
âme en tout point semblable à la sienne ; elle lui confirme que, même barré d'interdits
ou encombré de séductions, son chemin vers les autres passe bien par cette attente
têtue.
Les ambitions de l'époque
ne sont pas les siennes. Il a compris qu'elles ont en commun de réduire la vie
à ce qui en peut être mesuré, contrôlé, dominé : il ne collaborera, ni de près
ni de loin, à ce sabotage. Pour en avoir été, une fois ou l'autre, comme tout
le monde, abusé, il n'ignore rien des multiples stratégies par lesquelles on conduit
les peuples à la soumission. Il a appris à repérer les voies tortueuses de cette
soumission dans les âmes des anciens et des nouveaux riches. Ces généreux idéaux
dont ils aiment à respirer le parfum, et qui les enivrent un instant d'une vapeur
d'indépendance ; leur terreur quand ils supputent ce qu'il en coûterait à leur
confort, à leur sécurité, à leurs phobies de les prendre au sérieux ; les nobles
raisons qu'ils s'inventent pour renoncer à courir de si grands périls ; la haine
que cette lâcheté leur donne d'eux-mêmes ; comment, pour la conjurer, ils se font les
procureurs de ceux qui ne désiraient qu'élargir leur cœur ; quelle passion ils
mettent, la tentation vaincue, à s'enfoncer plus profond dans la servitude qui
les en a libérés ; comment ils en conçoivent de la honte ; comment ils voudront
noyer cette honte dans plus de confort encore, plus de privilèges, plus de matière.
.
"Non", songeait
Bertrand de Jouvenel.
"Non", dit
Émile.
1 Ce
titre fait référence à la fois à l'essai de Jacques Berque L'Orient second (Paris, Gallimard, 1970) et à un recueil de poèmes
d'Adonis, dont il fut le maître et l'ami, Soleils
seconds (Paris, Mercure de France, 1994)
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