
L'homme de la résurgence
Avant le nom de mon site, l'idée de
résurgence m’avait fourni, en 1993-1994, celui d’une action de formation à l’INSEE ;
la lucidité de deux ou trois responsables m’avait beaucoup aidé à la réaliser.
Les cadres C qui en étaient les acteurs s’y engagèrent avec tant de cœur et d’intelligence
que nos rencontres me furent une aide considérable pour formuler, sinon une théorie,
du moins quelques éléments d’une réflexion sur ce que devrait être à notre époque,
selon moi, un grand élan d’expression. Je pris même quelques notes, celles qu’on
va lire, qui devaient servir à un livre que j’aurais intitulé L’homme
de la résurgence. Le livre ne fut jamais écrit. Mais j’ai retrouvé ces notes.
Je les présente ici dans l’état où elles étaient il y a onze ans. Peut-être le
29 mai leur a-t-il donné un petit coup de jeune ?
Résurgence n. f. (dér. du lat. resurgere, renaître).
Réapparition à l’air libre, sous forme de grosse source, d’une nappe d’eau souterraine.
I.
L’expérience des sessions d’expression
Ce
livre part d’une réflexion sur ma pratique de formateur. Depuis vingt ans, j’anime
des sessions d’expression auxquelles participent des personnes de tous âges, de
toutes origines sociales, exerçant les fonctions les plus diverses. Ces sessions
durent trois jours. Elles ont pour but - au moins telles que je les conçois –
de permettre aux stagiaires d’expérimenter des possibilités d’expression souvent
laissées en friche. On n’y propose ni recettes ni techniques. Tout est centré
sur la réflexion personnelle et collective et sur la réflexion qu’elle permet.
Assister
à l’évolution des participants durant ces trois jours est une occasion toujours
renouvelée de méditation. Ce qui se passe dans les groupes déborde largement,
par sa signification, le cadre de la formation. La session est comme le microcosme
de la vie sociale. Mon intention est de m’en servir comme d’un instrument pour
mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons. Il me faut donc d’abord, dans
ce premier chapitre, dégager la portée d’une session d’expression. Je compte passer
très vite sur les circonstances, l’organisation, etc., pour montrer qu’une session
d’expression propose un triple cheminement :
-
un
travail sur le langage : d’une façon très empirique, et en partant des propos
les plus simples, on y apprend à exprimer ou à découvrir ses thèmes, ses questions,
sa sensibilité ;
-
un
travail sur la relation : l’évolution du langage modifie la nature et la
qualité des relations entre les participants, créant ainsi de nouveaux champs
d’expression ;
-
un
travail sur le sens : les participants en viennent à ce qu’ils partagent
quotidiennement, la vie de l’entreprise, le travail, la vie sociale. Ils jettent
sur ces réalités un regard plus libre, plus critique, plus personnel ; ils
apprennent à les déconstruire et à les reconstruire.
Le
travail commun dans l’entreprise est à la fois le garant et le moteur de l’authenticité
de leur réflexion. Le garant : la réalité concrète de l’entreprise écarte
de tout psychologisme, de toute illumination suspecte. Le moteur : les participants
ne sont pas enfermés dans quelque univers pédagogique artificiel ; c’est
de leur vie entière qu’il s’agit, ils sont à la fois en face d’eux-mêmes, en face
du monde, en face des autres.
Je
souhaite évoquer le climat de ces sessions. Il faudra suggérer plus que décrire,
montrer comment le quotidien des préoccupations et des angoisses ordinaires y
prend un écho inattendu, faire sentir la vérité et la gravité de ces chemins de
liberté, quel désir d’authenticité habite les stagiaires et comme il leur est
difficile de le réaliser.
Il
faudra surtout rendre compte de ces instants privilégiés où, sous les yeux du
groupe, quelqu’un franchit les limites de son expression : un discours jusque-là
convenu qui, on ne sait comment, devient une parole plus personnelle ; une
façon de s’adresser aux autres, plus attentive et plus simple, qui atteste qu’on
s’est libéré d’une contrainte sociale ; un jugement sur l’entreprise ou sur
le monde où pointe l’audace d’une neuve liberté. Porteurs d’une émotion inépuisable,
évoquant avec force la naissance et l’inauguration, ces instants sont la manifestation
imprévisible d’un travail caché qui a pourtant toute sa cohérence, et même toute
sa rationalité. Ils sont inséparables de l’envers d’inexpression, et souvent de
servitude, auquel ils sont arrachés. Ils portent la trace de l’œuvre visible de
la session et de l’œuvre invisible de la vie. Ils ne témoignent pas seulement
de tel désir individuel, de telle évolution particulière, mais de ce qui, dans
chaque être, est commun à tous ; ils n’éclairent pas seulement les vies personnelles,
mais la vie sociale ; ils sont à la fois, et indissolublement, d’essence
poétique et d’essence politique.
J’appelle
résurgence l’instant de cette expérience et le travail lent et secret qui
la produit. Sans elle, les débats théoriques sonnent creux, les proclamations
et les revendications deviennent des abstractions répétitives et sentent la servitude.
Avant de l’analyser plus précisément, voyons dans cette résurgence – le
mot évoque à la fois la profondeur et l’émergence, l’enfouissement et la réapparition
– l’expérience toujours singulière d’une humanité qui « tient tout entière
dans les efforts des hommes pour la faire advenir » (Francis Jeanson). L’instant
de la résurgence n’est pas piqué sur le temps comme un caprice ; il révèle
un désir et il annonce un sens, voilà ce qui apparaît dans l’univers expérimental
de la session comme dans l’univers réel de la vie.
II.
L’homme à l’envers
La
session n’est pas la vie. Elle suggère pourtant que, le plus souvent, on parle
de l’homme moderne à l’envers, c’est-à-dire non pas en le replaçant dans la dynamique
de son expression mais en l’enfermant dans ses conditionnements et dans l’inexpression
qu’ils favorisent. Notre psychologie serait-elle une psychologie de la mutilation,
notre sociologie une sociologie de l’étouffement ? La peinture de l’homme
moderne (cf. L’ère du vide et, plus généralement, tout ce qui se rapporte
à l’étude critique de notre environnement technocratique) non seulement ne prend
en compte que l’homme mutilé mais encore, en le décrivant, donne un fondement
théorique à ses difficultés d’expression et les aggrave. L’ère du vide
crée le vide. La phobie de la technocratie peut renforcer la technocratie. Séduit
par tant de brillantes analyses sur son cas, l’homme moderne se met à parler de
son existence comme on veut qu’il en parle : à l’envers.
C’est
qu’en lui la partie est serrée. Décrire cet homme sous l’angle de ce désir de
sens dont il ne sait que faire. Montrer comme il joue la vie privée contre la
vie publique, la vie dite personnelle contre la vie dite professionnelle, comme
il passe d’illusion en illusion, comme il refoule son désir dans un mythique « jardin
secret » qui ne donne plus accès à aucune réalité. Comment il vit tout entier
dans le cercle d’une subjectivité protégée et protectrice, en réalité pur reflet
du monde extérieur. Analyser ce « réalisme » qu’il brandit comme une
arme, comme un remède contre toute utopie déstabilisatrice. Il a choisi sans le
savoir la pire utopie : le néant.
L’homme
du réalisme est, on le sait, l’homme de la normalisation. Il cherche à trouver
son équilibre, du championnat de football aux combinaisons politiques, en passant
par les performances économiques, dans des rôles de rationalité, dans des stratégies
qui sont à peu près la seule perspective intellectuelle que lui ont laissée les
études, la technique, l’économie, l’informatique. Établir le lien entre ces rôles
et les médias qui les garantissent et les cadenassent. Analyser surtout la souffrance
de cet homme, ses hésitations permanentes entre la bonne foi et la mauvaise foi,
le présenter dans des situations concrètes, dans l’entreprise, devant la télévision.
Faire comprendre qu’il est toujours quand même au combat, malgré les pièges, malgré
les compromis. Il sait que plus il s’engage dans ce système d’enfermement, plus
il s’éloigne de lui-même et des autres. Mais, s’il peut sombrer dans la manie
ou la dépression, il peut aussi, dans le même temps, accumuler des munitions pour
sa résistance. Insister sur cette donnée qui met en perspective toutes les autres
et qui sera un des points d’appui principaux du livre. Les caches secrètes de
l’homme moderne ; comme il se trahit, par exemple, par son refus d’entrer
dans les rôles qu’on lui propose, alors qu’il en célèbre l’importance, l’urgence,
l’efficacité, etc. Ainsi du thème de la motivation dans les entreprises :
toujours repris, toujours à reprendre à l’aide d’une inépuisable collection de
slogans auxquels personne ne croit, il traduit très bien la totale inadaptation
de l’homme adapté.
Tous
les alibis que peut se donner cet homme mutilé pour ne pas explorer autre chose
que sa mutilation. Il est branché sur l’actualité, sur la mode. Il peut
cacher son malaise sous un masque toujours renouvelé de connaissances scientifiques
ou techniques. Il le reconnaît dans toutes sortes d’expériences délirantes, des
sectes à l’occultisme, voire dans l’expression traditionnelle d’une religion qui,
indifférente à ce qu’il pourrait sentir ou dire de lui-même, oriente tous ses
efforts et toute sa culpabilité vers des performances morales individuelles. Il
le retrouve dans le langage archaïque des partis et des syndicats qui lui laisse
l’illusion confortable que rien n’a changé, ni dans le monde ni en lui-même. Pourtant
chacun de ces alibis, chacune de ces situations ambiguës lui est une occasion
de rencontrer les autres, de voir son image dans leurs yeux, son irrésolution
dans la leur ; toute situation de communication devient le miroir de sa facticité
et les efforts qu’il fait pour s’en protéger sont aussi des miroirs.
Je
souhaite aller de ce qui détruit cet homme aux signes légers, discrets, refoulés
mais présents, qui attestent qu’il est conscient de cette autodestruction, même
s’il ne sait en être que le spectateur désappointé ou résigné. Analyser l’écart
entre ce qu’il dit et ce qu’il pense. Comparer sa sensibilité personnelle, toute
stoïque et désabusée, aux hymnes qu’il feint d’entonner en l’honneur du progrès.
Montrer qu’il n’est pas monolithique, que son intelligence lui souffle parfois
qu’il pourrait avoir son mot à dire, que les idoles qu’il vénère sont dérisoires.
Un
jour, à l’occasion d’une joie, d’une peine, d’un instant de plaisir, d’ennui ou
d’inattention, il devine qu’il ne s’agit pas de résoudre des problèmes mais de
faire advenir de la vie. Même inexploitée, cette évidence reste en lui comme un
virus à retardement.
III.
La résurgence
Nous
l’avons vu : l’émotion qui accompagne tout élargissement de la liberté, si
intense qu’il soit, ne relève pas de l’irrationnel. Si nous appelons résurgence
l’instant de cet élargissement et le mouvement qui y conduit, nous nous trouvons
dans une logique qui s’oppose à celle de la servitude et de la résignation. Elle
se manifeste clairement à l’instant de la résurgence, plus facile à isoler, certes,
dans la session que dans la vie, mais répondant sans doute, dans les deux cas,
à la même nécessité.
L’instant
de la résurgence est celui où tombent des cloisons, où apparaissent des fissures
qui révèlent la fragilité d’une construction en même temps qu’elles ouvrent des
voies à la liberté, à une existence à la fois plus proche de ses sources et plus
créative. On ne saurait analyser très précisément un mouvement aussi fluide, aussi
imprévisible, aussi intimement lié au mystère de la personne, mais on peut reconnaître
quelques-uns des signes par lesquels il se manifeste :
-
la
conscience d’une contingence individualisante : un système de valeurs arbitrairement
réanimé se délite, le langage laisse paraître d’inquiétantes porosités, la croûte
de rationalisation et d’efficacité dont on l’a blindé glisse, se déplace, se désagrège.
Il y a du jeu (au sens mécanique du mot) dans les rouages assemblés par l’angoisse.
Thématique de l’eau : quelque chose filtre, ruisselle, déferle, menace de
noyer mais ne noie pas, emporte en tout cas du mobilier inutile ;
-
au
hasard de la vie, des modes différents de l’existence que l’on avait dûment séparés
(le social, l’éducatif, le sexuel, l’économique, etc.) se rencontrent, se télescopent,
créent des relations nouvelles qui contraignent à voir autrement le monde, les
autres et soi-même, à reconnaître une sensibilité marginalisée, à changer de regard ;
-
ou
encore, à côté ou à la place de cette mise en relation synchronique, survient
une mise en relation diachronique qui fait se rapprocher, se heurter, s’épouser
des instants différents ou contradictoires vécus à des périodes bien distinctes.
Survient alors dans une conscience qui ne voudrait être qu’à ce qu’elle fait une
troisième dimension, troublante.
La
résurgence apparaît toujours dans la perspective d’une relation ou de la
relation. C’est le mouvement le plus individualisé et le moins individualiste
qui soit, entièrement imprévisible et d’emblée tourné vers les autres. Liée entièrement
à l’histoire de chacun, à ses zones les plus obscures, les plus troubles, elle
ne peut survenir que dans la conscience de l’existence d’autrui. On pense à ce
qu’Aragon appelle la déplongée, une vie qui se ressent elle-même et peut
se penser, le contraire d’une fuite, une libération au sens d’une énergie qu’on
libère.
Suggérer
par petites touches le climat de la résurgence :
-
l’intérêt
se déplace du système ou des systèmes aux interstices, aux trous, au jeu que ce
ou ces systèmes produisent infailliblement ;
-
redécouverte
de l’attention, de la sensation fine comme moyens d’accès privilégiés au monde ;
-
les
valeurs de mouvement l’emportent sur les valeurs de sécurité, de stabilité ;
-
conscience
des limites individuelles, fin des rêveries totalisantes, renoncement au désir
abstrait de puissance ou de toute-puissance, mais certitude d’un pouvoir réel,
d’une capacité de faire ;
-
la
solitude comme fondement de la communication ;
-
sentiment
d’une réalité en genèse, inchoative, d’une « logique du vivant », conscience
de ce qui germe, pousse.
IV.
L’homme de la résurgence
La
résurgence est une entrée en liberté, un pas décisif sur le chemin d’une libération.
Mais elle ne se laisse jamais réduire à du psychologique. L’homme de la résurgence
est lié aux autres par deux intuitions convergentes :
-
d’une
part, un vif sentiment de solidarité, venant moins d’une exigence morale que de
la conscience d’une identité de nature. Au cœur de chaque différence, l’humain
ou, pour parler comme La Boétie, la compagnie. Se libérer n’est pas s’isoler
mais rencontrer les autres, l’autonomie elle-même n’a de sens que pour les relations
qu’elle permet de tisser et qui constituent la dimension première de la personne
et de la société ;
-
d’autre
part, un non moins vif sentiment de rejet à l’égard des représentations qui dominent
les sociétés post-industrielles. Sans doute l’homme de la résurgence n’a-t-il
pas le goût marqué d’opposer une idéologie à une autre mais il sait, pour l’avoir
directement expérimenté, ce que signifie le nouveau discours de servitude lié
à l’intérêt, à la manipulation, à l’image, à l’individualisme.
L’homme
de la résurgence procède par écarts existentiels et par nécessité intime plus
que par référence à une idéologie. Il a l’expérience de la barbarie et celle de
la liberté. Il les trouve toutes deux dans la société dont il fait partie et dont
il n’est ni le champion ni le contempteur systématique. Mais il fait confiance
à son dégoût comme à son goût pour faire pencher la balance. Il se sent deux fois
un homme parmi les hommes, comme victime – encore parfois consentante – de la
barbarie, comme témoin de la liberté. Il est tout entier, dans son existence propre
comme dans son action dans le monde, l’homme du passage. Il sait qu’on ne peut
longtemps distinguer liberté intérieure et liberté dans le monde. Il rejette d’un
même mouvement les fausses mystiques qui ignorent la vie et les bateleurs de l’ambition
et de la conquête.
Il
a une façon nouvelle d’habiter la cité. Il remplit ses devoirs de citoyen mais
sans aucune passion pour le jeu politique, même s’il sait, à l’occasion, s’engager
là où il le faut et quand il le faut, c’est-à-dire où et quand la liberté est
vraiment compromise. De cela, il se reconnaît juge. Mais c’est ailleurs qu’il
donne sa mesure, dans des réseaux informels, dans un tissu toujours changeant
de relations qui se reconnaissent à trois signes : on s’y interroge sur l’existence
qu’on mène, on se sait porteur d’incitations à la liberté pour la vie sociale,
on y vit des relations fortes. Ces micro-réseaux, il les sent, tout limités qu’ils
soient, comme de vrais lieux de progrès et d’amitié. Le schéma « famille-travail-loisir »
lui devient assez étranger. S’il ne se détourne pas forcément de la famille, il
en change radicalement la signification. Il tient pour nul l’esprit de contrainte
et pour nul l’esprit de laxisme.
C’est
un ouvrier des profondeurs, du simple : un mineur. En un sens, le contraire
d’un militant. Avant d’être son devoir, la liberté est son plaisir grave. Il échappe
ainsi deux fois, sans aucun risque d’être récupéré, aux séductions de l’aguicheuse
société de consommation : par la qualité de son plaisir en face de quoi les
« permissions » qu’elle lui offre ne sont que laborieuses agaceries,
par l’exigence qui est l’envers de ce plaisir, et dont elle a perdu depuis longtemps
le souvenir.
C’est
autour de cette lente, permanente, contagieuse résurgence que s’édifie l’unité
de sa vie. Il démantèle quelques forteresses (l’idée de famille, d’entreprise,
de patrie) mais en réinvestit les matériaux dans de nouvelles constructions. Le
sentiment de l’authentique (on analysera cette notion) le ramène toujours à une
modestie première et le garde du pouvoir pour le pouvoir, de la carrière, du secret.
Refus de la sécurité à tout prix ; sens du départ ; goût d’une certaine
pauvreté ; jouissance d’un seul luxe, la relation : il appuie sa créativité
sur une dynamique sensuelle. Il oppose au système du marketing la contagion directe
de l’existant. On peut dire de lui ce qu’on disait autrefois des transcendantaux :
il est diffusif de soi, sans publicité.
V.
Une culture de l’expression
Retrouver,
d’un seul mouvement, une expression plus authentique, une relation plus libre
avec les autres et, par là, une influence réelle sur le monde, ce programme aurait
l’agrément de beaucoup. L’homme de la résurgence n’est pas celui qui l’approuve
mais celui qui le pratique, c’est-à-dire celui qui fait le pari qu’il est possible
de vivre – jusque dans l’acception la plus concrète du mot – en n’acceptant jamais
de renoncer, même provisoirement, à aucune de ces trois exigences.
Au
début de ce dernier chapitre, il nous semble utile de faire un détour par le xvie siècle et le Discours
de la servitude volontaire. Nous suivrons avec La Boétie cet homme « assoti »
par les « drogueries » qui accepte si volontiers le joug « qu’on
dirait à le voir qu’il n’a pas perdu sa liberté mais gagné sa servitude ».
Nous lui rappellerons que « nous ne sommes pas seulement en possession de
notre franchise mais avec affectation de la défendre » et « qu’il ne
peut tomber dans l’entendement de personne que nature ait mis aucun en servitude
nous ayant tous mis en compagnie ».
Cette
« compagnie » - notre société – nous tâcherons d’en esquisser, sous
l’angle de la résurgence, un portrait équitable. Nous la montrerons aux prises
avec deux difficultés majeures et contradictoires :
-
elle
vit toujours sur des représentations de l’autorité qui l’asservissent, sur des
modèles archaïques ;
-
elle
s’égare dans un rêve de modernité finalement assez vide de sens, probablement
pour oublier qu’elle n’a pas encore liquidé ses systèmes d’autorité.
Nous
insisterons sur la symétrie qui existe entre les cassures visibles, objectives
de la société (exemple : la société duale) et les cassures subjectives qui
ruinent les consciences. Nous montrerons à quel point cette société a perdu ses
racines et verrons dans le désir de résurgence comme le signe de la volonté de
les retrouver, c’est-à-dire de les inventer. Nous ne confondrons pas en effet
l’archaïque et le fondamental. « Non pas l’antique comme rabâchage, écrit
Jacques Berque, mais l’innové comme retrouvailles ». Nous chercherons à quelles
conditions (politiques, culturelles, sociales) de telles retrouvailles sont possibles.
D’une
façon plus précise, il faudra imaginer comment l’enseignement et la formation
pourraient, pour leur part, au-delà de la simple distribution de connaissances,
favoriser de véritables évolutions. Nous ferons sur ce point des propositions
précises, inspirées de notre expérience pédagogique. Sans doute aucune proposition,
aucune mesure ne permettra-t-elle à quiconque de faire l’économie d’une résurgence
personnelle. Mais c’est le rôle d’une société démocratique – c’est-à-dire d’une
société qui ne confie pas son destin à la technocratie – de sentir, de comprendre,
d’accompagner autant qu’elle le peut les mouvements de la sensibilité, du cœur,
de l’esprit qui sont les premiers – et les seuls – signes de culture.
On
ne peut en effet continuer à voir dans la culture une décoration aimable et raffinée
ou un moyen élégant de s’adapter à l’évolution du monde. C’est du contraire qu’il
s’agit. Non pas s’adapter au monde, mais rendre le monde acceptable. Si elle n’est
pas le moyen de mettre à distance ce qui nous humilie et ce qui nous étouffe,
la culture n’est plus que le bavardage oiseux d’imposteurs spécialisés. Il y a
donc urgence à faire naître une culture de la résurgence ou, si l’on préfère,
de l’expression. Beaucoup de manifestations spectaculaires et promotionnelles
doivent y perdre leur prestige usurpé. Cette sorte de snobisme pour tous qui ruine,
avec l’esprit démocratique, toute gravité comme toute amitié, doit s’effacer devant
des expériences plus authentiques et plus ferventes.
![]()