
Humains de tous horizons
(À propos de L’Islam, l’autre
et la mondialisation, de Mustapha Chérif[1])
« Même
si la complexité de l’époque et le poids de la mondialisation sont immenses, le
monde musulman résiste et résistera encore longtemps. » Celui qui parle ainsi,
Mustapha Chérif, est le contraire d’un extrémiste ; son propos n’a rien d’une
déclaration de guerre. Philosophe, homme politique et diplomate algérien, cet
ancien étudiant de Jacques Berque, fondamentalement attaché à l’islam, au seul
islam authentique et pensable, l’islam de progrès, fait s’entrechoquer, dans son
dernier livre, ce qu’il sait et ce qu’il croit. Cette démarche exemplaire, on
ne la trouve plus guère en Occident. Hormis le talent, c’était pourtant le seul
point où pouvaient se rencontrer des gens aussi différents que Mauriac, Sartre,
Foucault, Aragon. De nos jours, la si bien nommée production littéraire devient
forcément totalitaire. Fini l’aparté avec soi-même, fini le tremblement de la
contradiction, fini le surgissement du gratuit, fini le pas de côté, le bond vers
l’inutile.
Ce
livre qui parle de l’autre est un livre pour l’autre. Ce livre qui parle d’ouverture
est un livre ouvert. On adhère d’emblée à la démarche de Mustapha Chérif, même
si l’on conteste certains de ses points de vue : un homme reconnaît en soi
son histoire personnelle, celle de ses ancêtres, celle de sa civilisation, celle
de sa religion, et, de ce lieu de sens, parle à d’autres hommes qu’il a la générosité
de supposer, eux aussi, dans des lieux de sens. Mustapha Chérif parle à autrui
du fond de ce qui, en lui, parle, lui parle. C’est le bon chemin, le chemin véridique,
et qui vaut pour tout le monde, et qui laisse chacun souverainement libre. Peu
importe d’où l’on vient, où l’on est, ce qu’on croit. Quand on habiterait les
noires contrées du désespoir, le sens serait toujours là, plus fidèle que la fidélité,
même dans les hurlements et les imprécations ; de l’enfer s’échapperaient
toujours, parmi les dissonances, quelques accords puissants et doux.
« Mon
cœur est devenu apte à recevoir tous les êtres », chantait Ibn Arabi, el-Cheikh
el-Akbar, le plus grand des maîtres de l’islam. Jean-Luc Nancy, qui préface
le livre, a raison d’en trouver la tonalité fondamentale dans ce cri de joyeuse
dépossession. L’autre n’est pas un adversaire et c’est à juste titre que Jacques
Derrida raille ceux pour qui « l’invention de l’ennemi » devient, jour
après jour, plus urgente et plus angoissante. Aimer le prochain, certes, mais
comme soi-même, donc avec un regard de vigilance, d’attention, d’exigence :
que vaut une miséricorde muette, que signifie une compassion consensuelle ?
Si « je est un autre », donc s’il y a de l’autre en moi, comment estomper
l’altérité de l’autre ? Comme le dit Jean-Luc Nancy, « l’altérité de
l’autre le rend autre à lui-même ». Et, finalement, l’autre, « c’est
ceci que nul n’est simplement identique à soi-même. » Nous voici, dès lors,
des semblables, des semblables différents.
Telle
est l’ouverture : non pas une disposition favorable du caractère, non pas
une bienveillance de branchés, mais le surgissement de la dimension de l’autre
en moi et dans les autres. L’Ouvert est là. Il ne m’attend pas pour exister. Il
m’attend pour que j’existe. Il est entre nous. Il est notre relation en tant qu’elle
vit, sinon indépendamment de nous, du moins indépendamment de ce que nous pensons
d’elle. Il est en nous comme invitation. Il est dans la nature comme incitation.
Jacques Berque aimait à répéter l’apostrophe célèbre : « Ami, viens
à l’Ouvert ! »
Stanislas
Fumet, l’ami de Paul Claudel et de Jacques Maritain, écrivit une superbe autobiographie
qu’il eut l’audace d’intituler Histoire de Dieu dans ma vie. Le livre de
Mustapha Chérif est une histoire de l’Ouvert dans notre monde, tel que peut le
percevoir un croyant de l’islam, un philosophe algérien. L’exemple est donné :
des croyants d’autres religions, des athées, des vivants de partout peuvent, à
leur tour, interroger l’Ouvert dans leur vie.
Il
est naturel de commencer par le lieu où l’on se tient, par les sources auxquelles
on a bu. Mustapha Chérif nous montre, avec des arguments très pertinents, que
l’Islam est une religion de l’Ouvert. Parce que tous les humains, pour l’islam,
ont même origine et même devenir. Parce que Dieu est fondement de l’Ouverture,
et donc du caractère essentiel de la relation à l’autre. Parce que, le Coran le
proclame, « pas de contrainte en religion ». Parce que la rencontre
des autres est la pierre de touche de l’épreuve de vivre. Parce que le croyant
musulman est accueillant aux étrangers, aux « fils du chemin ». Parce
que la vie est sacrée. Parce que l’islam reconnaît l’existence des messages antérieurs
et en confirme la validité. Parce que l’étranger, en Islam, est pacifiquement
accueilli et accepté. Parce que la vie du musulman doit être modelée par la justice.
Parce que la Parole conduit à l’Ouverture, parce qu’elle interpelle les êtres,
parce qu’elle est « Lumière sur lumière ».
Tous
ces arguments sont convaincants mais cette flamme apologétique, même si nous en
sentons la chaleur, n’éclaire pas en nous les régions que nous explorons le plus
souvent. Ici, un Occidental se sent à la fois proche et distinct. Jean-Luc Nancy
définit très bien cette situation : « À côté, près de, tout près sans
effacer la distinction entre nous, simplement pour témoigner de cette proximité
elle-même. » Davantage nous touchent les commentaires de Mustapha Chérif.
Lumière sur lumière, l’expression coranique, signifie que la création est
déjà signe de l’Ouvert. Théoriquement, selon le Coran, la Révélation aurait pu
ne pas exister. « Le Texte amende, parachève, soutient la condition de l’être
mortel, pour l’accompagner dans sa quête de l’ouverture, de l’équilibre et de
la félicité. » Reste que le chemin de l’Ouvert a été semé d’embûches. Qu’il
a fallu supporter de longs épisodes de régression, et qu’ils ont laissé des traces.
La fermeture des portes de l’Ijtihad, d’abord, c’est-à-dire l’interdiction du
progrès de l’interprétation ; ensuite, l’assimilation abusive du monde de
l’Islam à un monde guerrier ; surtout, la rupture ruineuse entre la foi et
la raison, entre la philosophie et la théologie. À chaque fois, des raidissements,
des lourdeurs, d’excessives réactions de défense. Si presque tous les grands philosophes
et tous les grands mystiques ont été des champions de l’Ouvert, il s’en est trouvé
aussi pour défendre la fermeture. Et il en est encore, nous le voyons bien, qui
profitent du ressentiment des masses, de « la tristesse de la haine, l’inévitable
tristesse que toute haine porte sur soi-même, tristesse de son échec. » (Denis
Guenoun)
De
l’Ouvert, les philosophes et mystiques musulmans ont exploré le territoire ou,
plutôt, repoussé les frontières. Mustapha Chérif nous propose, sur ces auteurs
immenses, une série de brèves notices que je dirai apéritives : c’est à ce
caractère apéritif qu’on reconnaît une vraie pensée, à ce qu’elle ouvre l’appétit
de l’esprit et du cœur, à ce qu’elle n’est pas, comme je l’entendais dire dans
mon enfance, quand la guerre interdisait de mépriser aucune pitance, bourrative.
En quelques pages, nous assistons à une série de départs fulgurants qui, mieux
encore que l’apologétique, nous persuadent que l’Ouvert a planté sa tente sur
le rive sud. Voici Averroès : « La vérité ne saurait être contraire
à la vérité ; elle s’accorde avec elle et témoigne en sa faveur. » Voici
Ghazali : « Chacune des facultés de la perception humaine a été créée
pour que l’homme puisse connaître le monde des choses existantes. » Voici
Avempace, et deux citations d’une sidérante modernité. « Ce sont les solitaires
qui font d’authentiques personnes solidaires », écrit-il. Mais rien ne m’émeut
davantage, rien ne rejoint mieux ce que je ne sais exprimer que cette pensée de
haut vol et de vrai réalisme : « Lorsque l’intellect est en acte, il
ne pense pas d’autre être que lui-même, mais il se pense lui-même sans abstraction. »
Et voici encore Ibn Arabi : « Ô toi qui cherches le chemin qui conduit
au secret, reviens sur tes pas car c’est en toi que se trouve le secret tout entier. »
Enfin, celui qu’on donne pour le fondateur de la sociologie, Ibn Khaldoun, dont
on m’a fait visiter la grotte fameuse, l’an dernier, dans cette charmante ville
de Frenda, non loin de Tiaret, où un hasard intelligent a fait naître, comme un
signe du dialogue des civilisations, un autre grand homme, Jacques Berque. Ibn
Khaldoun me paraît avoir, de droit, et depuis le xive
siècle, sa place réservée au premier rang d’un congrès d’intellectuels de (la
vraie) gauche, même si son propos n’a pas plus besoin qu’hier de mijoter dans
le matérialisme, même s’il est dialectique : « Les différences que l’on
remarque entre les diverses manières d’être des générations et des peuples ne
sont que la traduction des différences qui les séparent dans leurs modes de vie
économiques. »
.
Mais
le monde moderne nous presse. Le plus urgent n’est pas de cultiver le souvenir
de l’Andalousie ni la nostalgie de Bagdad, pas plus que de multiplier les analyses
pour savoir comment cette éclatante civilisation est peu à peu entrée dans un
long sommeil d’où l’auront paradoxalement tirée le drame de la colonisation et
le sursaut de la décolonisation. Mustapha Chérif le sent bien : toutes les
civilisations ont désormais partie liée. Le spécialiste de Tchouang-tseu qu’est
Jean-François Billeter fait un semblable constat pour la Chine : sa situation
est incompréhensible à qui feint d’en faire un univers autonome. L’Occident, le
monde arabe, l’autre Orient : il ne suffit plus de repérer des identités,
il faut les mettre en relation avec le fait massif de la mondialisation, chercher
de quelle manière elles en sont affectées, quels bienfaits elles en retireront,
quels dommages elles subiront, quelles faiblesses ou quelles forces les feront
succomber ou résister. « La mondialisation, explique Mustapha Chérif, met
à nu toutes nos actions, bonnes ou mauvaises : nous ne pouvons plus nous
illusionner ni feindre la neutralité. »
Ces
questions centrales méritent des réponses sérieuses. Celle de Huntington est tout
juste bonne à nourrir les rêves des bidasses américains d’Irak. C’est peu dire
que Mustapha Chérif la critique : il la met en pièces, il la déchiquette,
il la ridiculise. Vision naïve de l’identité des cultures, ignorance absolue de
la réalité économique, fidéisme démocratique, accumulation de ragots sur l’islam
et le monde arabe, la Palestine comme « guerre civilisationnelle entre Arabes
et Israéliens » : propagande et fatuité, des êtres humains clos sur
eux-mêmes dans des civilisations et des histoires closes sur elles-mêmes, voilà
la vision du monde que Berque qualifiait de terroriste.
Par
où l’islam résiste-t-il aux dérives du libéralisme ? D’abord, par des intuitions
hostiles au primat de l’économie que les dirigeants des pays arabes seraient bien
inspirés de ne pas oublier. « Produire des richesses est un bien, mais le
profit et l’accumulation contredisent le sens du monde. » Surtout quand le
plaidoyer pour le marché coïncide avec la réduction de l’aide au développement.
Ensuite, par une vision de l’espace dans laquelle le désert a joué un rôle décisif
et où l’altérité, fille de la solitude, est constamment présente : l’autre,
l’autre rive, les deux rives. Comme dans les maisons aveugles de la Casbah d’Alger,
la beauté éclate dans le recueillement, pas dans le trémolo communicationnel.
Enfin, et surtout, par une vision du temps aux antipodes de celle de la modernité.
Le temps n’est pas l’objet d’une construction. Il n’est pas non plus un acquis
définitif. Il ne garantit aucun avenir. Il n’est pas forcément le rail du progrès.
Loin d’inviter au divertissement, il porte la mémoire de la mort, mais aussi l’évidence
de l’Ouvert. Le temps est une succession d’instants dont chacun, à la fois foudroyé
et illuminé par le souvenir du Créateur, le dhikr, est comme un dialogue
avec l’Absolu. « Bismi Allah, au nom de Dieu, pour tout acte que l’on
entame ; Incha Allah, si Dieu veut, pour tout projet. »
« Passer
à l’Ouest sans conditions », telle est la proposition des réformateurs modernistes
de l’islam qui veulent appliquer au Coran une lecture et des méthodes d’analyse
rationalistes. Mustapha Chérif s’y oppose résolument. Pas question de dissoudre
l’islam ni la civilisation qu’il a sécrétée dans la figure « marchande, areligieuse
et déshumanisée » qu’offre l’Occident. Pas question de séparer radicalement,
à l’occidentale, même si l’islam entend ne pas les confondre, la religion et la
politique. Pas question de ne pas mettre des bornes au déchaînement des exploitations
et des dominations. Pas question de laisser se diluer la responsabilité personnelle
dans le cycle infernal de l’apparence, de la compétition, de la massification
des esprits : « Nulle âme ne portera le fardeau d’une autre. »
Mais pas question non plus de cadenasser dans le passé le message du Prophète.
Pas question d’empêcher la pensée de s’exercer. « Le Coran est un texte ouvert
et chaque génération de musulmans a le droit de le réinterpréter », disait
Mohamed Iqbal. Pas question de combattre la violence occidentale par une violence
aveugle dont, finalement, elle se sert contre l’islam. Pas question d’oublier
qu’avec l’ouverture et l’exercice de la raison, l’hospitalité à l’égard de l’étranger
est l’un des signes les plus forts de la tradition islamique.
« Entre
déformer une parole révélée en idéologie fermée, rétrograde, et la nier, la marginaliser,
tenter de la dévaloriser ou de l’ignorer sous mille prétextes, il y a une autre
possibilité, celle à laquelle elle nous invite : s’en inspirer pour être
responsable, libre et ouvert. » La voie de l’Ouvert que désigne, à partir
de l’islam, Mustapha Chérif, d’autres, assurément, la trouveront par d’autres
chemins. « Être dans le monde, non pas du monde », propose l’Évangile.
« Habiter la terre en poète », dit Hölderlin. Ce n’est pas réduire au
même des messages différents que de constater qu’ils proposent tous, chacun à
sa manière, ce que notre auteur appelle « la ligne médiane ». Ne pas
nier la terre où nous sommes. Ne pas oublier non plus qu’elle est une demeure
provisoire, qu’elle porte en elle notre mort. La ligne médiane est celle où se
rencontrent ces deux sentiments très vifs : l’appartenance à la terre et
la radicale impossibilité de s’y fixer. Ni dédain suspect, ni lyrisme mensonger.
La vie médiane : étroite et ouverte. Mustapha Chérif cite Lacan : « Le
désir, ce qui s’appelle désir, suffit à faire que la vie n’ait pas de sens à faire
un lâche. » Ni lâcher la vie, comme si elle n’était pas notre lieu, notre
temps. Ni être lâche avec elle, comme si elle était un refuge, comme si elle ne
nous poussait pas au bout de nous-mêmes.
Le
philosophe algérien a raison : « Ni "Prolétaires de tous les pays,
unissez-vous !" Ni "Croyants de toutes les religions, faites front !"
Mais "Humains de tous les horizons, soucieux de liberté, de justice et de
sens, soyez solidaires !" » Il est vrai que la résonance un peu
unanimiste d’un tel appel pourrait le réduire, comme ce fut jadis le cas, à un
estimable vœu pieux. Mais, cette fois, il ne s’agit pas d’une inoffensive bouffée
d’humanisme. Souvent rabâchés, ces mots prennent aujourd’hui une signification
très précise, très résolue, très offensive. La liberté, nous l’avons de moins
en moins. La justice, les seigneurs s’en amusent. Le sens, on nous le codifie.
Que faire ? Comment échapper à la violence des riches et à celle des pauvres,
à celle des puissants et à celle des faibles ? Développer le partenariat
euro-méditerranéen ? Soit, mais quelle vision du monde l’anime ? Éduquer ?
Bien sûr, mais comment l’éducation échappera-t-elle à ce qui, aujourd’hui, la
dévitalise et la discrédite ? Se former, s’instruire, se cultiver ?
Sans doute, mais se former à quoi ? S’instruire de quoi ? Et, comme
disait Antonin Artaud, cité dans cet ouvrage, « À quoi nous sert-il de parler
de culture quand c’est la vie qui s’en va ? »
Mustapha
Chérif sent parfaitement que ces recettes éprouvées, si bonnes qu’elles soient,
seront insuffisantes. Que reste-t-il quand on refuse et l’alignement sur le non-sens
et la violence suicidaire ? Il reste ce qu’il appelle une « révolution
pacifique des mentalités ». C’est celle-là qu’il faut continuer à organiser
en n’imaginant jamais - non seulement la ligne médiane y oblige, mais l’expérience
le confirme - ni la paix sans la révolution, ni la révolution sans la paix :
« Réformer ne semble plus suffisant, une forme de "révolution pacifique
des mentalités" s’impose pour être à la hauteur de l’événement, si on est
capable de discernement. (…) Il s’impose de critiquer les dérives de la modernité
occidentale comme celles de la tradition musulmane et de parvenir à énoncer une
alternative. Cela non pour réfuter le progrès ni la religion mais pour tenter
de les enraciner dans le sol ferme de la cohérence d’une autre mondialité. »
En
un mot, il s’agit de fédérer des résistances. Mais où les trouver ? Assurément,
dans des êtres vivants, désirants, libres à l’égard des contraintes et des séductions
du « gros animal », assez désintéressés et hardis pour ne pas donner
à leur révolte ce pénible aspect sacrificiel qui fait tache sur la générosité.
Mais ces vivants, ces désirants, à quoi seraient-ils ouverts si ce n’est à la
vie, au désir qui habitent tous les humains, même mal vivants, même mal désirants ?
La vie et le désir de chacun ont besoin de la vie et du désir de tous. C’est pourquoi
notre première tâche, avant (ou avec) l’organisation politique, avant (ou avec)
le combat social, avant (ou avec) l’éducation et la culture, est maïeutique. Le
vrai progrès, c’est d’émouvoir, de réveiller ces zones profondes de la conscience
que l’idéologie travestit, que la modernité anesthésie, que la violence pétrifie.
Ce réveil, cette réhydratation, cette « refondamentalisation », de quelque
nom qu’on appelle l’exercice, crée les liens les plus forts, les plus justes,
les plus libres entre les individus et les sociétés et entre les peuples ;
c’est la seule perspective qui garantisse à la fois l’individualisation et le
sens aigu de la communauté. Les autres comme donnée immédiate non pas seulement
de la conscience, mais de ma conscience : et non pas comme
des impératifs catégoriques ni comme les bénéficiaires de mon dévouement, mais
comme m’étant personnellement nécessaires, comme fabriquant en moi de plus en
plus d’individualisation au fur et à mesure que la conscience de leur présence
grandit dans mon esprit pour en élargir l’intelligence, et dans mon cœur pour
y faire mûrir l’amitié. Toujours cette phrase de Berque : « Il faut
organiser l’expression et la déstabilisation ». Nous jouions tous deux aux
étymologies imaginaires. Nous faisions dériver déstabilisation de stabula,
l’étable. La déstabilisation, disions-nous, c’est de faire sortir les vaches que
nous sommes de l’étable où elles ruminent leur condition morose, c’est de les
faire venir toutes boueuses au grand soleil de l’être ; et, faute de leur
apprendre à chanter, de leur donner au moins le goût et l’audace de meugler.
Quoi
de tout cela dans ce que nous proposent les extrémistes de tous bords ? Rien.
Et dans ce que nous propose l’Europe de la convention (l’Europe convenue) de Giscard ?
Rien. Et pourtant ! Le réveil, c’est un mot qu’entendaient les Grecs, qu’entendent
les Arabes, qu’il nous est tellement urgent d’entendre ! Les Grecs, les Arabes
et nous, quelles belles, quelle fortes, quelles heureuses retrouvailles !
Alors, le jour de l’Ouvert, de l’inconcevable Ouvert, de l’inaliénable Ouvert,
commencerait à poindre. Pas seulement pour les savants, pas seulement pour les
élites ! « Le religieux signifie la nature même des relations humaines »,
écrit Mustapha Chérif. Sans crainte, chacun saluerait l’Ouvert d’un nom différent ;
et aucun de ces noms n’en épuiserait la vérité. Il serait la Connaissance qui
dissipe les opinions. Il serait le Désir qui transcende les désirs. Il serait
le Tout Autre dont nos relations ambiguës sont la moins mauvaise figure possible.
À le désigner ainsi, lui que nous ne connaissons pas, nous apprendrions à nous
connaître les uns les autres : « Si Nous avons fait de vous des peuples
et des tribus, dit le Coran, c’est en vue de votre connaissance mutuelle. »