
Le
marché de Résurgences (XII)
Comment des gens qui ont si superbement
réagi à la guerre de l’Ahuri pétrolifère peuvent-ils traiter ainsi le peuple qui
s’est confié à eux ? Quel rapport entre l’inspiration du tandem Chirac-Villepin
en 2003 et, dans la conduite des affaires intérieures, cette désespérante platitude ?
Machiavélisme ? Même pas. La bourgeoisie française, surtout coachée
par un peu d’aristocratie, rêve ample, mais vit petit. Les bons repas et les grands
principes, c’est pour quand il y a du monde. Entre soi, on mange triste et on
pense utile. Lyrisme de vermeil pour la politique étrangère, invitation à la servilité
pour l’ordinaire des jours. Exalter la liberté aux tribunes internationales et,
à peine rentré à la maison, faire baisser les yeux à ce peuple dont on a un instant
soulevé l’âme, et qui a pris pour lui, l’imbécile, ce qu’on a raconté à d’autres.
La bourgeoisie française ? Non récupérable. Mais ne pas s’y tromper :
elle fascine encore, faute de mieux, ceux qu’elle désespère.
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Le pape
souhaite que les Jeux Cocacolympiques fassent progresser l’amitié entre les peuples.
Saint-Père, allons…
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Le progrès,
ou la survie, de la société occidentale ne relève plus d’un traitement externe,
d’une thérapie institutionnelle, d’une pharmacopée politique, sociale, culturelle.
Le point de non-retour a été franchi. Nous nous sommes à ce point externalisés
dans la veulerie mercantile que nous sommes absents de nous-mêmes non seulement
quand nous travaillons à notre aliénation, mais encore quand nous œuvrons à notre
libération. La question n’est plus de savoir dans quel sens nous tournons le volant
de l’action collective : de toute manière, les roues ne suivent plus. Et
pourtant, il suffit d’un week-end à la campagne, de trois mots échangés chez l’épicier
du village, et même d’un bref échange dans le métro : tout est si vivant,
encore, si jeune…
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L’enfance
comme vert paradis, réservoir de nostalgie, main qui fait signe derrière la vitre
embuée, pathétique never more, connais pas. Pour moi, c’est le moteur inusable,
la machine à vivre, à pardonner, à réparer. Elle ne me charme pas, elle me bouste.
Inch’Allah, elle me déposera sur l’autre rive.
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Je ne sais
plus où j’en suis ? Non. Je ne suis plus où j’en sais.
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L’employé
de la société privée qui m’apporte un colis de livres n’a pas assez de jambes
pour monter au premier étage. Il me faudra attendre demain pour récupérer l’objet
à la poste. J’appelle la société. « Inacceptable » convient la standardiste,
qui ne craint pas les grands mots. Alors, Madame, un second passage ? Ça
non. Impossible. Mais laissez-moi donc votre adresse. Ce livreur sera viré.
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Ces petits
riens de la vie quotidienne, comme des grains de beauté qui tournent au cancer.
Deux vitesses, à la poste, pour envoyer ce mandat. La préposée insiste pour que
je prenne la plus rapide, c’est-à-dire la plus chère.
- Avec
l’autre, vous savez, ça peut mettre quatre ou cinq jours.
- Non :
24 heures. C’est écrit ici.
- Si vous
croyez ce qui est écrit, vous ! À votre place, je me méfierais !
Le débat
prend de l’ampleur. Je lui explique que sa manière de me forcer la main n’a rien
à voir avec le service public.
- Le service
public, il est comme vous et moi : il cherche d’abord son intérêt…
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Il y a
une constante dans la puissance acide de l’Occident. À Alger, les bredouilleurs
de l’action psychologique prétendaient s’inspirer de la logique du poisson
dans l’eau, c’est-à-dire de la complicité du peuple avec les combattants,
dont ils avaient fait l’expérience au Viêt-nam. Ces pieds nickelés ne doutaient
pas que quelques services rendus à la population par des militaires organisés
en brigades de bienfaisance leur vaudraient sa complicité. Ils mirent sur le compte
de l’islam, ou d’une profonde ingratitude, ou du communisme international, l’obstination
avec laquelle les paysans réservaient leurs faveurs au FLN. Quarante ans après,
comme on conquiert l’Himalaya, les managers se hissent au niveau intellectuel
du Vème Bureau. Quelques
sinologues, François Jullien notamment, leur ont révélé la nature de l’efficacité
chinoise, la propension des choses, le non agir. « Ce qui marche pour
la Chine va marcher pour l’entreprise » ont aussitôt salivé quelques coincés
avides. Et en avant pour le tao des yaourts, pour le wou wei des
shampooings ! Merci, grande sainte Sottise, de nous protéger de cette clique !
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François
Jullien, précisément, rappelle opportunément que l’universel, c’est le contraire
de l’uniforme. Est uniforme ce qui prétend se former sur l’un, créer de
l’individuel par copier/coller de l’un. L’universel, au contraire, comme l’étymologie
l’indique, c’est ce qui est tourné, ou qui se tourne, vers l’un. C’est donc une
notion dynamique. L’universel, c’est le résultat de l’acceptation d’un donné singulier,
unique, et de sa transmutation en valeur par l’œuvre, ou par la parole, ou par
la présence. Le plus souvent, nous sommes tentés par le copier/coller : la
prétendue civilisation occidentale n’est que la répétition, dans tous les domaines,
de l’efficacité machinique. Il ne suffit pas, pour échapper à l’imitation,
de positions critiques : elles aussi sont sujettes, on le voit bien,
à la reproduction dépersonnalisante. L’universalisation est une opération aussi
mystérieuse que l’alchimie. Ce qui compte, c’est moins la nature ou la richesse
de ce qui est transformé que la transformation elle-même. Ce que nous appelons
culture n’est guère qu’un ébrouement singulier de l’uniforme. L’esthétisme, le
dandysme et, de manière générale, toutes les attitudes spectaculairement individuelles
sont des variétés masquées d’uniformité, rien de plus. Entre le bavardage éthique
et la pose esthétique, d’un côté, l’universalisation, de l’autre, il y a ce gouffre
qu’on appelle en Inde « le plus petit abîme ». Le franchir, ou plutôt
accepter de se laisser le franchir, voilà la vraie aventure de la personne et,
singulièrement, de cet homme moderne traqué par tous les mimétismes. Elle suppose
qu’il accepte de « n’être plus où il en sait » ; qu’il échappe,
par exemple, aux logiques philanthropiques, aux clubs de bien-pensants, à l’idée
trop claire qu’il a de ce qui compte et, en tout cas, à tout fantasme de
comparaison.
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« Il y a plusieurs demeures dans la maison du
Père. » La catégorie du religieux s’adresse à nous bien au-delà, ou bien
en deçà, de nos attitudes, de nos choix apparents, de nos élaborations mentales.
Elle concerne ce tréfonds de nous-mêmes dont personne ne sait rien, nous moins
que les autres. À ce niveau, la suffisance est dérisoire ; et l’humilité,
cette suffisance inversée, est comédie, donc imitation. L’enjeu de l’universalisation
religieuse, c’est la transformation de ce tréfonds mystérieux, dont nous n’avons
qu’une expérience confuse, aimantée par la foi. La matière de cette opération,
c’est le plus singulier du singulier, ce quelque chose qui est nous-mêmes ;
la transmutation de cette matière, si elle se réalise, produit au contraire l’universel
le plus universel, un universel incandescent. Inquiétant. Périlleux. C’est pourquoi,
dans le domaine religieux, revenir à la logique de l’uniforme est si tentant.
« Hors de l’Église, point de salut. » Lourdes, explique l’évêque du
lieu, s’adresse à la sensibilité populaire, pas aux intellos. Heureusement, le
mimétisme religieux, de loin le plus grave puisqu’il concerne le plus profond,
est aussi le plus visible, donc le plus ridicule. Les Tartuffe de la politique
et de la culture se font plus facilement oublier que le faux dévot de Molière.
Il y a une seule maison du Père. Mais nous sommes invités à y habiter notre propre
demeure, c’est-à-dire à reconnaître notre manière la plus vraie, la plus spécifique,
d’exister, donc d’aimer.
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Si seulement je pouvais m’épargner ces constructions
laborieuses et, brebis docile et repentante, me fondre dans le troupeau !
Quel repos ce serait ! Mais je ne peux pas, je ne peux plus. L’encens d’aujourd’hui
pue le management. Mon refus désolé ne vient pas du cerveau, mais du nez.
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Pour expliquer l’attitude de cette jeune femme qui
s’invente une agression dans le RER, la mythomanie est une hypothèse aussi éclairante
que, pour l’opium, la vertu dormitive. J’y vois plutôt l’effet de la fragilité
moderne. Il est inévitable que l’angoisse fasse de temps en temps exploser ce
terrifiant cocktail de solitude, de rancune, de fascination et de vanité que l’air
pollué du temps suscite en nous. Il serait moins difficile de se protéger d’une
propagande qui s’afficherait comme telle, qui disposerait de ses bureaux et de
son ministère, que de résister à cet écœurant mélange de cynisme et de patenôtres.
On pouvait se demander, il y a encore une ou deux décennies, si les dirigeants
étaient conscients du drame où toute la société était en train d’entrer, où chaque
conscience allait s’épuiser. La réponse est aujourd’hui évidente et ôte tout intérêt
à la comparaison des réalisations et des projets. Ils n’y ont rien vu. La gauche
n’y a rien vu. La droite n’y a rien vu. Les ambitieux d’hier n’y ont rien vu.
Les ambitieux d’aujourd’hui n’y voient rien. Les anathèmes grandiloquents et les
condamnations rhétoriques que les pouvoirs publics assènent à la population à
chaque forfait un peu spectaculaire ne témoignent que de cet aveuglement. Tout
se passe comme si, ayant perdu depuis belle lurette la confiance du peuple, les
hommes politiques misaient naïvement sur l’émotion pour en retrouver l’apparence.
Ainsi font les couples en rupture de communication ; il leur arrive d’espérer
que l’accident survenu aux voisins aidera à la reprise du dialogue. Mais les dirigeants
n’ont pas encore compris que le gouffre qui les sépare du peuple ne se comblera
plus jamais. Dès lors, les invectives solennelles et la répétitive indignation
venues d’en haut inquiètent plus qu’elles ne rassurent. Inacceptable. Honteux.
Lâche attentat. Lancés à la cantonade tous les deux jours, ces mots dépassent
leur cible et réveillent dans le peuple la sourde culpabilité qui l’étreignait
lorsque l’instituteur, incapable de confondre le garnement qui avait volé la craie,
faisait éclater sa fureur devant la classe résignée. Fatigué de voir les puissants
se scandaliser mécaniquement, le citoyen apprend à faire la part du feu. Comme
le suspect pressé par les enquêteurs, il se persuade qu’il est un peu coupable,
seulement un petit peu, un tout petit peu. Racisme, antisémitisme, homophobie,
pédophilie, déshydratation des vieillards, meurtres en série, viols en réunion :
le ciel de la société de consommation est si bas qu’il n’est personne qui, de
tout cela et d’autre chose encore, ne se sentira bientôt vaguement complice, pourvu
qu’on insiste un peu. Seuls échappent au sentiment de culpabilité les vrais agresseurs,
les vrais négateurs ; solitaires et méprisants, ces fanatiques se drapent
dans une pureté ténébreuse. À la fois plus fragile et plus forte que la moyenne,
la jeune femme du RER ne supportait sans doute plus ce climat de culpabilité diffuse,
mais n’avait d’autre moyen de protester que de pousser la mauvaise foi à son extrême
limite. « Tout ce que je raconte est faux, voulait-elle nous dire, aussi
faux que le reste, mais pas plus ; vous le savez bien, vous tous, puisque,
de cette fausseté, c’est vous qui m’encombrez. » Ce en quoi elle n’a que
partiellement raison : libre à elle, à vous, à moi de ne pas entrer dans
le délire collectif. Mais peut-on avoir tort de n’être pas héroïque ?
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Milton Friedman avait-il une conception encore puérile
du capitalisme ? Il récusait, par exemple, l’idée que les dirigeants d’entreprise
puissent avoir « une responsabilité sociale autre que celle de faire le plus
d’argent possible pour leurs actionnaires. » « Si les hommes d’affaires,
demandait-il, ont une responsabilité autre que celle du profit maximum pour les
actionnaires, comment peuvent-ils savoir ce qu’elle est ? Des individus privés
auto-désignés peuvent-ils décider de ce qu’est l’intérêt de la société ? »
Nos libéraux modernes sont moins timides. Sous le prétexte transparent de responsabilité
sociale des entreprises, ils veulent mettre la main sur l’organisation même
de la société et, de proche en proche, sur les consciences. Je le dis comme je
le pense ; dans leur logique, ils ont raison. C’est fort intelligemment qu’ils
appliquent le mouvement ternaire de la colonisation : s’emparer d’abord du
territoire, ensuite de la société, enfin des consciences. Pour le territoire,
c’est fait : le monde entier, de gré ou de force, s’offre au libéralisme.
Du côté des consciences, les médias donnent un coup de main auquel ne pouvaient
pas penser les colons. Reste à mettre la société dans la poche des financiers
et des industriels : c’est le rôle de la responsabilité sociale des entreprises.
Tout cela tourne rond. Tout cela, en un sens, va parfaitement bien. Les gangsters
gangstérisent, que leur demander d’autre ? Le libéralisme persiste dans son
être : que peut-il faire de plus ? Ce qui ne va pas du tout, par contre,
c’est la riposte des dignes représentants des forces de progrès. Blague n°1 :
Ils feignent de croire que le libéralisme commence enfin à s’émouvoir du caractère
profondément illégitime de ses aspirations et que, sous la décisive pression des
forces populaires, il se voit obligé d’assaisonner la logique du profit d’un minimum
d’attention sociale. Absolument faux. La vérité, c’est que la pensée libérale
conquérante s’est donné une nouvelle frontière, celle de la culture, voire celle
de l’intériorité ; si elle accélère la conquête, c’est que le délabrement
de toute résistance, de l’effondrement du communisme à la débâcle de la pensée
syndicale, non seulement lui en donne la possibilité, mais encore lui en impose
la nécessité. Blague n°2 : Faisant ainsi irruption dans le champ social,
le libéralisme, nous dit-on, pourrait se mettre dans une position dangereuse.
Mythologie pour mythologie : tandis qu’il se contraindrait lui-même à ouvrir
la boîte de Pandore de la revendication, ses contradicteurs syndicaux et
associatifs renouvelleraient en son honneur la manœuvre du cheval de Troie
et planteraient en son sein le fer mortel de la dialectique. Absolument faux.
Les libéraux savent parfaitement qu’ils ont besoin d’un minimum d’ordre pour imposer
ce qui, on le voit partout dans le monde, et d’abord aux États-Unis, est de moins
en moins une idéologie et de plus en plus un simple système de puissance capable
de choisir ses munitions dans les boutiques les plus diverses, du libre marché
au protectionnisme, de la brutalité sauvage à l’avenante social-démocratie. Une
fois enclenché le processus de la responsabilité sociale des entreprises, les
intérêts immédiats des salariés, manipulés par d’habiles managers, seront si contradictoires
qu’il faudrait des événements inimaginables pour rendre possible le moindre pas
en arrière. Conclusion : Lutter contre le libéralisme restera une
gentille agitation, propice à beaucoup de bavardages et utile à toutes sortes
de personnages sentencieux jouant à qui perd gagne dans l’intérêt bien compris
de leur carrière, tant qu’on n’attaquera pas l’adversaire, quoi qu’il en coûte,
dans son intention elle-même, c’est-à-dire dans sa volonté délibérée de soumettre
à l’intérêt de quelques-uns - et à la logique des choses dont ils ont fait leur
credo - non seulement les principes sur lesquels les hommes fondent leur vie commune,
mais encore les aspirations qui animent leur solitude. J’appelle humanisme cette
intransigeante résistance, et elle seule. Le reste est démission, de quelque hypocrite
geignardise qu’il s’accompagne, de quelque prétendue fraternité qu’il s’émeuve,
de quelque culture qu’il se veuille tartiner.
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George Bush, raconte un prédicateur évangéliste américain
« admire vraiment Jésus-Christ, le personnage, ses principes, son mode de
vie. »
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Rendre un peu de vie à l’Occident ? Presque
impossible. À moins de donner vraiment la parole au peuple. Non pas pour que chacun
fasse état de ses revendications, si justifiées soient-elles : pour que,
se haussant à la considération de la vie collective, les citoyens disent tranquillement
ce qu’ils en pensent, si elle correspond à l’idée qu’ils se font de l’avenir et,
sinon, dans quel sens elle leur paraît devoir être infléchie. Pour avoir jadis
mené, à EDF, une action de formation inspirée de cette préoccupation, que j’avais
appelée mise en expression et qui concerna environ six mille personnes,
je sais que nos concitoyens attendent des occasions de cette espèce, qu’il les
désirent sans espérer les obtenir, et qu’ils sont parfaitement capables de les
mener à bien. Une période d’expression jaillissante offerte au pays entier, loin
de menacer nos institutions républicaines et notre vie démocratique, leur serait
un engrais salutaire. Il faudrait n’avoir aucune conscience de l’énormité du non-dit
que suscite la vie moderne, ni des formidables contradictions qu’elle impose au
peuple pour ne pas sentir l’urgence de lui donner loyalement la parole. Donner
loyalement la parole au peuple, qu’est-ce à dire ? C’est ne le considérer
ni comme une multitude, ni comme une courroie de transmission, mais comme un corps
composé d’êtres de jugement et de raison, et doué lui-même, en tant que corps,
en tant que foyer de sens, d’une existence supérieure et vivante. C’est, au-delà
de la volonté majoritaire des citoyens, telle qu’elle se manifeste dans
la vie démocratique, interroger ce que Rousseau appelait la volonté générale,
concept profond et plus difficile à cerner que la volonté majoritaire. Cette dernière
s’exprime dans certaines occasions, comme les élections ou le référendum. La volonté
générale, elle, est un état d’esprit, une problématique en train de s’élaborer,
une dialectique complexe entre les consciences et les événements, un choix parmi
les urgences. Volonté majoritaire et volonté générale ne s’opposent nullement.
Certes, prétendre se fonder sur la volonté générale sans disposer d’institutions
solides, c’est faire courir un danger à la liberté. Mais, aujourd’hui, c’est le
péril inverse qui menace notre pays et l’Occident : la volonté majoritaire
s’y exerce dans des occasions et sur des thèmes si formels, dans des cadres de
référence si verrouillés qu’elle ne rencontre pratiquement plus la réalité des
désirs des citoyens ; on ne propose plus au peuple que des questions fermées,
ou abstraites jusqu’à la quintessence, et à l’élaboration desquelles il n’a nullement
participé. Il est donc urgent de confronter la volonté majoritaire et la volonté
générale. C’est là une tâche d’ordre culturel plutôt que politique, fondamentale
plutôt qu’historique. Il est possible d’organiser en France, par exemple pendant
toute une année, l’expression de la volonté générale. En mobilisant tous les moyens
possibles d’expression, on pourrait demander aux Français ce qu’ils pensent de
leur existence, de la société dans laquelle ils vivent, du monde tel qu’il se
transforme et se fabrique. Il ne s’agirait en aucune manière d’une opération de
communication. Nul besoin de questionnaires, ni d’experts. Dans une telle perspective,
le peuple, pour une fois, n’a pas à répondre à des questions rédigées par des
spécialistes. D’ailleurs, il ne répond pas : il parle. Il ne réagit pas :
il agit. Pour emprunter une image au langage du tennis, il n’est pas au retour
de service, mais au service. Sans doute un tel projet doit-il s’attendre à recevoir
un accueil assez frais de la part de beaucoup de responsables. Je me rappelle
avec amusement une conversation téléphonique avec le directeur de cabinet du maire
d’une grande ville. La seule idée de proposer à ses concitoyens de se mettre en
expression tétanisait ce personnage. Je le sentais fébrile et agité comme si,
de la main qui ne tenait pas l’appareil téléphonique, il commençait à ranger ses
papiers en vue d’un départ imminent. Il y a gros à parier qu’une proposition de
mise en expression des Français susciterait, dans beaucoup de consciences, un
affolement de ce genre que viendraient aussitôt masquer de nobles raisons. C’est
que les doutes qu’émettent les responsables quant à la capacité du peuple de s’exprimer,
d’aller au-delà des marronniers et des banalités, de penser large et généreux,
mais aussi lucide et concret, reflètent, à la nuance près, les doutes qu’ils émettent
en secret sur leurs propres possibilités d’expression. Réaction naturelle, en
somme, et qui, pourvu qu’on cerne bien l’enjeu, peut être dépassée. Car demander
au peuple ce qu’il sent, ce qu’il pense, ce qu’il désire, puis laisser les institutions
et les décisions s’imprégner de ces sentiments, de ces pensées, de ces désirs,
c’est cela la République, c’est cela la démocratie. Le reste, nous le sentons
douloureusement, même s’il est fabriqué par des gens de bonne volonté, c’est du
truqué et du tronqué. L’élargissement ou l’asphyxie.
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Et le super avec ça ? Il m’amuse moins. Les
caissières plaisantent durant les heures de service mais, à la seconde près, me
désignent d’un doigt vengeur la pancarte qui me prie de m’adresser ailleurs. Leurs
messes basses me fatiguent, et le sourire grimaçant qu’elles offrent au client
qui vient les troubler. Dès que se profile l’ombre de la directrice, je vois la
servilité garnir en vitesse les rayons de leur âme. Semblant, semblant, semblant.
Et moi, passant indifférent, je fais semblant tantôt d’en rire, et tantôt d’en
pleurer. Quelle folie furieuse de parler des autres ! Rentrer dans le rang,
vite ! « Chèque, Monsieur ? » « Carte bleue, Madame. »
« Bonne journée, Monsieur. » « Vous aussi, Madame. »
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À certains moments, bien sûr, il faut décider. Je
n’aurais pas voulu être à la place des Bosch. Une nuit, je me suis réveillé en
sursaut. J’étais un de ces ouvriers soumis à ce chantage ignoble. Vingt ans avaient
passé, et j’écrivais à mon fils, né pendant la crise. Je me rappelle très bien
le début de cette lettre : « Il y a vingt ans, mon cher fils, j’ai eu
tort ; pardonne-moi de n’avoir pas eu le courage de te plonger, avec ta mère
et tes frères et sœurs, dans l’incertitude et peut-être dans la misère. Tout aurait
mieux valu que de dire oui… » Même réveillé, je le crois encore. 98% pourtant
ont cédé. Ils diront que je n’étais pas dans leur situation. Certes. Qu’ils votent
donc comme ils veulent, après tout ! Mais qu’au moins, ensuite, ils se taisent.
Ces cortèges lamentables où l’on promène le cercueil de l’entreprise, ou de la
prime attendue, ou de je ne sais quoi encore sont d’une effroyable obscénité.
C’est l’espoir de devenir jamais un homme qu’on enterre, et ça, ça fait plus mal
que tout.
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Le pompon revient assurément à un délégué syndical
qui geint devant les caméras : « On espère au moins que, dans trois
ans, ils ne licencieront pas ! » Compte là-dessus, mon gars !
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Avoir découvert, à la fin des années 60, l’œuvre de Jacques Berque ne
m’a rendu ni plus ni moins intelligent, ni plus ni moins généreux. Mais j’y ai
entrevu une dimension que je n’avais sentie ni en khagne, ni à la Sorbonne, ni
nulle part ailleurs, et qui ne court toujours pas les rues : la générosité
de l’intelligence. Puissé-je toujours en rêver, même de loin, et comprendre un
peu ce qui m’en écarte.
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Juste avant que ce Marché ne soit mis en ligne,
j’apprends que l’affaire du Centre culturel juif, elle aussi… Pas de quoi rire,
vraiment. Répéter des évidences. Un et un font deux. Une société capable de telles
aberrations est gravement malade. Deux et un font trois. Elle a besoin de se remettre
en cause fondamentalement. Trois et un font quatre. Cette remise en cause doit
naître du peuple, non pas de ceux qui l’abrutissent. Quatre et un font cinq. Il
faut aider cette naissance. Dès lors, trois cas de figure. Personne ne fait rien :
ça continue comme ça. Probabilité : 99,7% Quelqu’un réussit à détourner l’énergie
du peuple : c’est la tyrannie. Probabilité : 0,2%. Des gens désintéressés,
et qui se moquent comme de leur première chemise de tout ce qui se raconte et
se propose, se mettent en tête de réveiller la conscience populaire et, se réveillant
eux-mêmes au passage, trouvent dans cet exercice profond et joyeusement incertain
le sens de leur vie : tout redevient possible. Probabilité : 0,1%. Mais
ces comptes-là, c’est pour les ânes.
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