
Le
marché de Résurgences (II)
À Amsterdam,
le Science and
technology center. Cette énorme
coque verdâtre imaginée par Renzo Piano, est-elle sur le point d'être mise à l'eau?
S'est-elle échouée? Elle a quelque chose
de puissant et d'entravé. En son centre, une entaille étroite et profonde. Ce
navire est notre monde blessé. Son nom, si bien trouvé : le Nemo. Il paraît
que, dans le ventre de cette grosse bête, les enfants s'initient gaiement à la
technique. Tagore : "La tempête erre dans le ciel sans routes, les navires
sombrent dans la mer sans sillages, la mort rôde, et les enfants jouent…"
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"Force est
de constater", dites-vous? Mais si les faits sont faits? Farce est de constater?
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Mustapha Cherif me cite ce hadith : "Ce que vous ne pouvez pas
faire par la main, faites-le par la parole ; ce que vous ne pouvez pas faire par
la parole, faites-le par le regard ; ce que vous ne pouvez pas faire par le regard,
faites-le par le cœur."
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L'audioguide du Rijksmuseum, à propos
d'une toile de Koekoek : "On renforce l'effet de
la lumière en plaçant dans l'ombre quelques petits personnages." Cette remarque
me touche. Rien ne me plaît davantage que d'être un petit personnage qui rend
la lumière encore plus lumineuse, et qui n'y est vraiment pour rien.
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Une cène hollandaise.
Les apôtres sont assis autour d'une table ronde. Tous regardent Jésus, sauf Judas,
qui se détourne, prend la pose pour le spectateur, et se sert du vin en solitaire.
Judas, le communicant consommateur.
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Pourquoi parle-t-on
si peu de cet artiste africain qu'évoque Jean Baudrillard dans Power Inferno,
à qui on avait commandé une œuvre pour la dalle du World Trade
Center, qui avait choisi de se représenter lui-même
en saint Sébastien transpercé non pas par des flèches, mais par des avions, et
qui, "venu le matin du 11 septembre pour travailler dans son atelier, (…)
est mort enseveli avec [son œuvre] sous les décombres des tours"? Est-ce
dangereux de faire savoir au peuple que l'imaginaire touche parfois terriblement
juste?
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Quelle copieuse,
cette époque! Les cafés philo sont intéressants et sympathiques, bien sûr! De
là à penser que le xviiie
siècle est de retour et que des révolutions y mijotent! Les changements à venir
ne se préparent pas dans le discursif, mais au-dessous. On peut chanter sur tous
les tons que c'est dangereux : c'est ainsi. Et le danger vient surtout de la peur
d'y aller voir, parée, comme toutes les peurs, d'excellentes raisons. Armé de
la petite lampe de l'amitié, descendre un peu dans les caves, visiter les arrière-cours,
ouvrir les malles. Sans oublier de commencer par soi-même. Il doit falloir, pour
ces explorations-là, quelque chose comme la foi. "Dieu intervient entre l'homme
et son propre cœur." (Coran, XXXVIII, 35)
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Une autre copieuse,
cette dame qui, mécontente du tour que prend le débat télévisé auquel elle participe,
plante là l'assemblée et s'en va. Pourquoi pas? Mais, en partant, elle lance :
"Messieurs les censeurs, bonsoir…" Fâcheux. C'est par ces mots-là, qui
avaient fait un joli tintamarre, que Maurice Clavel, il y a plus de trente ans, s'était insurgé contre
la censure qu'on lui avait infligée. Pas de copyright sur cette phrase-là. Mais
si l'indignation elle-même est imitée… On pourra rétorquer que la plupart des
déclarations d'amour le sont aussi.
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Il n'a pas fallu
moins de vingt-trois collaborateurs au Nouvel
Observateur pour établir, dans son n° 2008, un dossier sur "les familles d'influence"
en France, ces "cinquante tribus" qui sont d'ailleurs, si j'ai bien
compté, cinquante-sept. Rien d'inattendu : les Giscard, les Mitterrand, les Bouygues,
les Rothschild, les Michelin, les Poivre, etc. Qu'allait-on me demander de faire
de toutes ces vieilles connaissances? Peut-être
de les classer par ordre de taille, de poids, d'âge, de fortune, de capacité respiratoire,
de tonus sexuel? D'imaginer des mariages, des filiations, des liaisons? Vive les
tribus! Honneur aux tribus! Mais quand je lis sur la couverture qu'elles font la France, je n'ai plus du tout envie de rire. Elles ne font pas plus la France que
la soixantaine de millions de Français et de Françaises qui n'ont pas eu l'honneur
de leur être présentés. Elles font comme les autres, même si elles le font en
plus grand ; des choses utiles et des conneries : en petit ou en grand, la somme
en est à peu près nulle. La France n'a rien à voir avec leurs succès, leur talent,
leur pouvoir, leur argent. J'aurais honte, à leur place, d'être ainsi mis en vitrine.
Le Nouvel Observateur dira qu'il n'est
plus un journal de gauche. Bien sûr. Qu'il n'a pas le moindre sens du peuple.
En effet. Que la démocratie qu'il défend, c'est ce qui reste quand on a tout oublié.
Parfait. France est une vocation, disait Stanislas Fumet. Le Nouvel Obs
a dû entendre vacation. La voilà cette
vulgarité, toujours proche de la volonté de puissance, où Lanza del Vasto
voyait un "mal sans péché, sans châtiment, sans remède". En attendant,
les cinquante-sept font la France et les vingt-trois font le journal ; et nous,
nous payons la vanité des uns et le salaire des autres. En nous laissant chasser
de ce qui est à nous autant qu'à eux, de ce qui est nous autant qu'eux. Stop.
Je ne donnerai plus un millième d'euro au Nouvel Observateur.
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Vulgarité bis. À l'émission
politique de Christine Ockrent, un avocat international proclame : "L'opinion
publique, ça se travaille…" Encore un qui a dû faire de bonnes études.
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Entre tolérance
et intolérance, qui hésite? Mais mon cœur ne bat guère plus pour la première que
pour la seconde. La tolérance, je la tolère, faute de mieux… Quelque chose me
dit que c'est la version policée, diplomatique, sceptique, intelligente de l'intolérance.
J'ai beau faire, je n'aime pas ce vieux couple. Il y manque l'amour, l'étreinte,
la rencontre, l'audace, la liberté, la vie. Je cherche autre chose. Intolérance,
tolérance, rance…
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Dans le train
d'Orléans, une annonce au micro : "La vente ambulante est immobilisée en
voiture 13." Moi, où?
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Si encore la
bêtise savait s'arrêter! Si elle s'interdisait de franchir certains seuils, si
les grandes choses terribles de la vie en étaient dispensées! Qu'importe d'être
bête dans la vie quotidienne? Mais devant la mort, la souffrance! Donc, pour que
la victime ou la famille de la victime puisse faire son deuil, il faut que le
coupable ait été condamné au maximum. Moitié de peine : moitié de deuil. Quart
de peine : quart de deuil. Pas de peine : pas de deuil. Les charlatans qui ont
inventé cette ânerie, les journalistes qui l'ont sentencieusement répétée, avec
cet air d'importance que leur donne toujours la proximité de la science, peuvent
être contents d'eux. Ils ont enchaîné des malheureux à une haine qui ne les lâchera
jamais, et dont ils seront évidemment les premières victimes. Bien vu. Ainsi iront-ils
chercher du secours du côté de ceux qui, précisément… Qui va écrire un Traité
de gestion efficace de la douleur humaine?
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Pourquoi diable
ce souvenir? Les doigts d'une seule main sont de trop pour compter les soirées
parisiennes auxquelles j'ai participé. Cette fois-là, quelque chose manquait aux
invités que le fils de la maison devait filer chercher au Drugstore. Je vois encore
le père sortir de sa poche, sans même les regarder, une poignée de gros billets.
Voulait-il m'éblouir? Je ne crois pas. Du point de vue de l'image, c'était match
nul entre nous : ma pauvreté l'impressionnait, et j'en jouais. Ce qu'il voulait
me montrer, c'était son désir de dépenser et l'impossibilité où il se trouvait
de le satisfaire. Dépenser, ce n'est ni investir ni claquer son superflu ; c'est
toucher ses limites, se mettre nu devant la vie, s'obliger à sortir de soi. Un
riche n'en a pas les moyens. "Je ne peux pas te le donner, il est à moi",
répond, chez Claudel, le banquier au pauvre qui lui demande un billet. C'est pourquoi
il n'est que deux sortes de riches. Les avares, intelligents et tristes, amarrés
à leur argent, qui ont renoncé à la dépense comme d'autres aux plaisirs de la
terre, et à qui tout est menace. Ce sont, en quelque sorte, les moines de la richesse.
Qui a aussi son clergé séculier, les farceurs, agités et naïfs, qui passent leur
vie dans les bonnes œuvres, les comités ceci et les fondations cela, dans le seul
but de garder l'espoir d'une dépense imaginaire. La richesse est un handicap.
En réduire les effets chez les riches, en protéger les autres, telle serait certainement
une des fonctions essentielles de l'éducation. Non?
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Soyons réalistes,
ré-a-lis-tes! Considérons donc cette toile du Moyen
Âge : autour d'une fosse ouverte au fond de laquelle gît un cadavre, saint Jérôme,
saint Augustin et quatre ecclésiastiques anonymes méditent. Le peintre, qui est
aussi un pédagogue, a déchiffré le message du mort : "Je suis ce que tu seras.
Ce que tu es, je l'ai été moi-même." Morbide cette image? Morbide plutôt
son refoulement imbécile qui gâche tout, qui fausse tout, qui fait de chaque instant
heureux un tourment secret. Considérer la mort est précieux. Si nous nous y risquons
un peu, il se fera en nous comme un tri. Ce qui appartient déjà à la mort, apprendre
à nous en séparer sera un bonheur. Ce qui, au contraire, la défie, l'ignore ou,
au moins en puissance, en triomphe déjà, ce sera un autre bonheur que d'en jouir
sans arrière-pensées. Comment se fait ce tri, par où passe cette frontière, heureux
qui, au bout de son âge, commence à le deviner pour soi-même : il n'aura pas bourlingué
en vain. Idiot celui qui prétend le savoir pour les autres. Idiot aussi celui
qui feint de croire que les autres sont dispensés de
cette épreuve. "La nuit commune et incommunicable", dit encore Claudel.
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