
Le
marché de Résurgences (LIV)
Parfois,
quand quelque circonstance solennelle marquait le dimanche, j’étais invité à laisser
la chapelle du patronage, ses bancs poussiéreux, son harmonium poussif, pour aller
grossir les rangs des enfants de chœur à l’église Saint-Jacques de Montrouge,
un parallélépipède de béton qui m’intimidait. Je me solennisais le cœur en y entrant,
un peu comme dans le beau pavillon de Sceaux de ma riche marraine, ou quand quelque
bonne nouvelle décidait ma mère à mettre le couvert dans la salle à manger. Cette
église est trop vaste, trop haute, mais elle a quelque chose d’emprunté qui la
rend touchante comme une adolescente grandie trop vite. Tout y était pour moi
à déchiffrer, les personnages anguleux des fresques et les armoiries qui figuraient
dans les vitraux, parmi lesquelles celles du curé d’alors, le chanoine Louis de
Boissieu, un petit monsieur affable et doux qui portait un pince-nez, signait
à l’ancienne, avec des s en forme de f, et semblait
pouvoir tout supporter sur cette terre, hormis les voyous, qui le jetaient dans
de terribles colères. L’église, c’était la religion du vaste et du mystère ;
la chapelle, celle de l’intime et du secret. Enfant de chœur occasionnel, mon
statut de figurant - nous disions pot de fleurs - laissait à cette dialectique tout le temps de se développer
en moi : je n’avais rien d’autre à faire durant la cérémonie que de me tenir
à mon banc ; arrivé avec la procession, je repartais avec elle.
.
Le pot de fleurs, c’est
le deuxième classe des enfants de chœur. Je n’étais pas sans rêver qu’un jour,
moi aussi, comme ces camarades un peu plus âgés que je voyais s’agiter dans le
chœur, je pourrais peut-être faire thuriféraire, et même cérémoniaire. Tout cela
est bien ancien, et la grand-messe est devenue la grande messe des journalistes. Mais qu’importe le décor d’une enfance,
qu’importe le lit où l’on a rêvé ! J’admirais le cérémoniaire, cet adolescent
qui est comme le chef du protocole, arbore une grande croix sur son surplis et
tient dans ses mains jointes un claquoir de bois par lequel il intime aux enfants
de chœur, aussitôt imités par les fidèles, l’ordre de se lever, de s’asseoir,
de s’agenouiller. J’enviais le thuriféraire, je rêvais de porter l’encensoir,
de le présenter au diacre pour qu’il répande un peu d’encens sur les charbons,
d’être inondé de sa fumée odorante, de le balancer lentement avant d’aller saluer,
par trois fois trois encensements, le peuple chrétien debout, tandis que la chaînette
dorée, en heurtant le foyer, scande le rite d’un tintement cristallin.
.
Toutes les joies, tous
les soucis du pot de fleurs… L’ambition, bien sûr, si évidente, si épaisse, un
désir de gloire qui arrive par tous les sens, par le bruit sec du claquoir - une
branche qui se casse, un destin qui se rompt -, par le parfum de l’encens - certitude
sauvage et douce -, par la pluie d’or des ornements des prêtres, par les éclats
de l’orgue, par la petite grimace rieuse que nous adresse de temps à autre le
chanoine de Boissieu. Ivresse, exacerbation des sens, exaltation, certitude du
havre, humilité orgueilleuse ou humble orgueil, le pot de fleurs ne manque rien
de tout cela, il en est arrosé plus que de besoin. J’ai envie, férocement envie,
d’être cérémoniaire, je donnerais tout pour être thuriféraire. Mais, en secret,
- est-ce que je l’invente, ce secret, est-ce bien ainsi que déjà je sentais ?
- la partie se joue autrement. Ce que je devine, c’est que le plus dur n’est pas
de manquer, de ne pas être ce qu’on voudrait être. Moi, pot de fleurs, j’ai mieux,
j’ai tout, et tous les autres pots de fleurs, violettes ou orchidées, sont ainsi.
Aucun besoin de prendre, ni de chercher à prendre. Tout ce que je n’ai pas, je
le tiens entre mes mains vides. Tout ce que je ne fais pas, le parfum en est sur
moi mieux que l’encens sur le thuriféraire, la musique en est en moi plus triomphante
que celle de l’orgue. Et c’est cela le plus dur, l’insupportable. Non pas le
désir déçu, non pas l’ambition entravée : le plus dur, l’insupportable, c’est
que tout soit là, toujours, si près, si loin.
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Je ne parle pas ici de
la religion dans laquelle je suis né, encore moins de la foi, mais du climat qui
fut celui de mon enfance, de quelques impressions premières que d’autres, j’en
suis certain, ont rencontrées sur d’autres chemins. J’ai besoin de les évoquer.
C’est par elles que m’est arrivé ce que Léon-Paul Fargue appelle l’honneur de sentir, et qui tisse le fil
très solide qui lie toute existence à elle-même. Solide et discret. Quand les
échauffements du cœur, du corps ou de l’esprit exigent la vedette, il la leur
laisse, et revient quand on l’attend le moins. À l’hôpital, par exemple. Le brancardier
vient de garer mon chariot à l’entrée du bloc dont la large porte coulissante
s’ouvre et se ferme comme un cœur. Instants redoutés, magnifiques. Liturgie de
la vie, plus belle encore que celle de Montrouge. Je suis recouvert d’un drap
blanc, linceul ou robe baptismale. Me voici, moi, vieux pot de fleurs, dépouillé,
comme de mes vêtements, de mes regrets et de mes calculs, de mes mérites et de
mes fautes, me voici au carrefour où destin et liberté s’étreignent, où subir
et choisir marchent du même pas. Situation ordinaire. La banalité, loin d’en gâter
l’intensité, en multiplie le sens à l’infini. Pour un quart d’heure, pour une
demi-heure, l’honneur de sentir me fait
savoir, comme il fait sentir à chacun des autres, qui il est, et qui je suis.
Je ? Non pas. À cet instant, je
n’est pas seul ; en lui, il y a toute la procession, comme à Saint-Jacques.
Tous les autres, chacun à son rang. Les plus proches je les vois à peine, ils
sont entrés sans que je les remarque, leurs places sont réservées.
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L’honneur de sentir. L’église Saint-Jacques,
l’hôpital : la circonstance n’est pas toujours si solennelle. Ça vient comme
ça peut, quand ça veut. Le plus souvent, ça arrive comme un voleur. L’irruption
est si rapide, si forte, on ne se préoccupe pas de ce qui l’a provoquée. Si naturelle,
si évidemment vivante, on la reçoit comme un sourire, une caresse, un baiser,
un bienfait. Ça s’enfuit aussi vite. On n’a pas eu le temps de songer à penser,
mais on a eu mieux : c’est presque comme si l’on avait été pensé, finement
pensé, avec une générosité incroyable. Il arrive aussi que le voleur oublie son
manteau, laisse derrière lui ses traces. Alors, comme un rêve qui se prolonge
dans la veille, elles émigrent dans le souvenir et vont offrir à l’existence ses
jalons lumineux. Ainsi, pour moi cette église, ainsi cet hôpital. Tellement évident !
Et pourtant, quand je cherche, avec une joie mêlée d’un peu d’inquiétude, ce qui
a bien pu arriver de si important à ce jeune garçon et à ce vieux patient dont
les liens semblent bien étrangement serrés, il m’arrive encore de me demander
si j’ai bien le droit, en ce monde où nous sommes, de me poser des questions aussi
teintées de subjectivité, et peut-être, je le dis en tremblant, de narcissisme.
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J’ai le droit. Et si je
ne l’ai pas, je le prends ! Je ne vis pas en caisson étanche, en rêve encapsulé,
en autosuffisance intérieure. Je les vois, les autres, je les entends, les gens,
j’ai mille occasions de surprendre en eux les frissons d’angoisse et les éruptions
de vérité. Je les vois, je les entends comme un pauvre homme voit et entend de
pauvres gens. Nous sommes entre désarçonnés, entre désolés. Et si je cours au
fond de moi plutôt que de discuter le bout de gras sur les niouses
du jour ou, plus dégoûtant encore, de jouer à qui grattera le plus salement les
plaies du monde, c’est comme j’irais vérifier à la cave qu’il me reste bien une
bouteille, une vraie bouteille, que nous puissions sérieusement boire ensemble.
Parce que je n’entends pas me moquer d’eux, encore moins de moi. Je les entends,
les gens, mais je sais que je n’ai rien à leur répondre, ou du flan. Et je sais
aussi que ce qu’ils me disent n’est pas ce qu’ils voudraient me dire. Alors je
tâche d’installer entre nous, le temps d’un sourire, d’un regard, d’une blague,
quelque chose comme une fosse d’orchestre, ou comme un large vide sanitaire, ou
comme un bac à linge sale, ou comme un crachoir gigantesque pour que nous nous
y débarrassions ensemble de ce qui nous fait du mal.
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Je ne fuis pas le monde,
je ne trahis pas les autres quand la criaillerie lugubre de l’époque me précipite
au fond de moi-même. Je n’y cherche pas un refuge, une noble retraite : un
recours plutôt, une archéologie de sens, des germes de présence, des armes pour
lutter plus dur et, finalement, même si les doctes bredouilleurs du néant n’y
voient rien, quelque chose comme de l’amitié. Je ne m’isole pas parce que je m’imagine
d’une autre essence, mais parce que je sens notre essence commune menacée, et
que c’est ainsi que je peux aider à la protéger. Mais voilà : parmi tant
d’intelligences si lucides, si certaines de ce qu’il faut faire, moi, je ne sais
pas, je ne sais rien. Quelque chose me dit seulement qu’il faut brouiller les
cartes, toutes les cartes. Alors j’envoie un signe à l’enfant qui, le dimanche
après-midi, dispersait en riant les dominos que la famille alignait sur la table
de la cuisine. Ils pesaient pourtant leur poids de raison, ces dominos, et de
bonne volonté, et de sagesse, et presque de paix. Ils valaient de l’or au regard
de ce qui s’ajuste désormais entre les humains. Et je ne retrouverais pas le tour
de main de mes dix ans ? Malheur à toi, bonhomme, si c’était le cas. Il n’y
aurait qu’un mot à écrire sur ta tombe : Loupé.
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Que va-t-on faire au fond
de soi quand l’infernal bavardage du monde ne laisse plus d’autre choix ?
Mûrir une stratégie ? Préparer son come back ? Se mitonner un ulcère en maudissant l’époque ?
Rêver d’un très hypothétique bon vieux temps ? Non. Se recueillir peut-être,
mais alors en arrachant au mot, d’un même mouvement, la connotation sirupeuse,
douceâtre, écœurante que lui a infligée l’éducation religieuse et l’ennui dont
l’ont empesé les cérémonies républicaines. Non pas mimer les sentiments nobles
qu’on croit devoir faxer à la statue de la Vierge ou au monument aux morts. Se
recueillir, oui. Comme les débris d’un vase. Comme celui qui est tombé de sa bicyclette
se ramasse : les lunettes dans
le trèfle, une chaussure dans le fossé, la pompe à vélo dans la bouse de vache,
la roue en huit, débrouille-toi mon gars. Récupérer les bouts de soi-même que
le formidable pouvoir de disjonction de la modernité a dispersés. Les dominos
qu’il a fallu brouiller pour ne pas crever dans le désordre de l’ordre imposé.
.
Hier matin, des étudiants
parlaient de la crise, de ses acteurs, de ses figurants. J’entends murmurer, tout
près de moi : éponges à poncifs.
C’est cela, exactement cela, et c’est terrible. Des gens malades d’eux-mêmes,
des bouffons bouffis de fausse science ont dressé ces enfants à déchiqueter des
bouts d’actualité, à gratter les médias jusqu’à l’os, et, comme une mauvaise viande
en une mauvaise saucisse, à transformer ces reliefs en ce qu’ils appellent fièrement
des problématiques et des thématiques,
sortes d’abats de pensée qu’on leur a appris à assaisonner méthodiquement d’indignations
calculées, éculées. Leur évidente bonne volonté a la même voix, une seule voix,
la voix de personne. Des gens qui ont perdu leur clef, est-ce toi qui l’as emportée,
ou toi, ou toi peut-être ? Pas un mot cuisiné maison, pas un pli de sourire,
pas un souffle de souffle. Et Patricia Martin admire qu’ils aient si bien su se
dégager des idéologies, s’émeut de sentir en eux un tel sens du terrain, elle les trouve vraiment pragmatiques, ces jeunes, sa voix vibre
quand elle prononce le mot magique. Nous ne trouvons rien à dire, rien. Rien à
penser, rien. Le cañon de silence et de lassitude dont parle Fargue. Le pain de
cette boulangère est vraiment très bon, tu ne trouves pas ?
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Ils m’étonnent, ces jeunes,
avec leur façon de grimper sur la chaise du juge-arbitre pour regarder les balles
s’échanger, leur manière de prendre d’eux-mêmes et du monde une vue cavalière,
et cette sagesse trop sage qu’ils savent affecter à l’occasion, même à leurs dépens,
entre deux séquences folâtres, comme s’ils étaient toujours et simultanément le
juge et le suspect. Passe pour leur vocabulaire, pour leur manie de poser sur
des réalités futiles des mots trop sérieux qui me restent dans l’oreille comme
les arêtes du poisson dans le gosier. Où en trouveraient-ils d’autres, les pauvres,
depuis que l’école elle-même, colonisée par les managers, croit puissamment réaliste
de leur servir une tisane sociétale tiédasse dont le seul avantage, côté maîtres,
est d’être nettement moins difficile à préparer que l’explication d’une scène
de Racine ? Si les étudiants qui parlaient ce matin à la radio me rendaient
visite, je crois que je les écouterais avec attention. Je découvrirais probablement
en eux de meilleures qualités que celles qui enthousiasment Patricia Martin, des
traits dont les générations précédentes sont dépourvues, une simplicité de bon
aloi, une certaine agilité à l’égard de la vie, toutes choses que ne favorise
pourtant pas une prestation médiatique. Je les admirerais sincèrement de passer,
tellement plus facilement que je ne le faisais à leur âge, des problèmes du monde
aux soucis de leur existence. Et je ne prendrais pas contre eux le parti des adultes.
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Il paraît qu’ils les trouvent
égoïstes. Qu’espéraient-ils donc ? Avaient-ils imaginé que leur docilité
à épouser le cynisme du monde, leurs courbettes compulsives, leurs reniements
réalistes, leurs indignations rituelles, leurs précautions anxieuses, leur chatouilleuse
insensibilité mériteraient mieux ? Un égoïste, disait ma petite cousine,
c’est quelqu’un qui ne pense pas à moi. En ce sens, c’est vrai, cette jeunesse
est égoïste. Non qu’elle veuille du mal à son papa et à sa maman ! Mais elle
a beau faire : ce qu’ils lui ont proposé ne pèse rien, ne vaut rien, ils
l’ont envoyée à la vie à la fois désarmée et encombrée. Ah ! Les ai-je vus
fleurir, les champs de l’impossible, dans les vies de leurs parents ! En
ai-je entendu de ces protestations de liberté, de ces éclats de justice que le
moindre trouble entrevu dans une existence machinale, le moindre noyau de cerise
dans ce clafoutis de confort mental qu’on veut prendre pour une sagesse, congédiait
plus rapidement et plus durement que nulle brute managériale ne le fit jamais
pour aucun salarié ! Je l’avoue, je doute. Si trente ans étaient soudain
effacés de mon ardoise, croirais-je encore ce que j’ai voulu croire, irais-je
encore chercher à ranimer dans ces gens ce souffle de la parole dont ils n’ont
voulu faire qu’un appréciable élément de confort pour leur prison ? Allons,
bien sûr que je le ferais.
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Rien ne m’autorise, quand
je songe à ma confuse jeunesse, à poser sur les jeunes un regard de condescendance.
Ni facile désespérance, ni optimisme professionnel. Mais ils m’obligent à me demander
ce qui, dans ma vie, a eu du sens, ce que le tamis du temps a retenu, ce qui a
fait écho, un peu. Cela, ils pourront
le recevoir et, s’ils ne l’accueillent pas en l’état, ils le transmuteront. Et
cela, c’est dans les instants privilégiés du sentir que je le trouve, dans les
impulsions qu’ils ont proposées à mon existence. Je dis qu’ils surviennent à l’improviste,
que rien ne les annonce. C’est vrai, mais il y a d’autres signes. Ces instants-là
suscitent un assentiment qui vient de plus loin que nous, une adhésion qui se
donne en nous sans nous, et que nous reconnaissons. Le temps, les événements,
le hasard, l’âge, le colorent de mille nuances diverses, mais chacun de ces rayons
annonce un même soleil, chacune de ces facettes un même cristal. L’exaltation
de l’enfant, l’étonnant printemps de la vieillesse, toutes les visites de l’honneur
de sentir n’ont pas été si solennelles. Il y en eut beaucoup de furtives, de presque
indétectables, il y en eut de surprenantes. Aucune circonstance ne l’arrête, aucun
lieu, pas même ceux dont on disait autrefois qu’il s’y commettait de grrrros péchés. Là aussi, oui, il m’a visité, l’honneur de sentir,
ce seigneur est chez lui partout, il s’est glissé dans les pas de l’angoisse et
du désir, il m’a dépouillé de moi-même, il m’a fait danser au-dessus du vide,
il m’a rendu distant et familier. Assentiment, assentiment, assentiment. Refus,
refus, refus. L’un et l’autre ouvrent un espace et procèdent de lui. Un espace
qui s’ouvrira à chaque jeune, inch'Allah,
comme il s’est ouvert pour moi, un peu,
assez.
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Il s’ouvrira. Le mot du
Père Sanson est indépassable. L’espérance spirituelle porte avec elle un peu d’espoir temporel et l’offre à notre
simplicité. Et prière de ne pas trafiquer des quotas, prière de ne pas exiger
quelque carte de séjour, quelque ancienneté dans la compagnie, quelque certificat
de virginité, ou de conformité morale. Cet un peu a pour destinataire tout homme venant en ce monde, omnem hominem venientem in hunc mundum,
je ne vois pas qu’il puisse y avoir égalité plus décisive, plus totale, plus complète
et, s’il faut lâcher ce mot idiot, plus concrète. Mais, en même temps, cet un
peu qui est accordé à chacun, c’est à sa mesure, et selon son besoin qu’il
l’est, non pas à la mesure d’un autre ni selon son besoin : peut-on imaginer
traitement plus personnel, attention plus rigoureuse ? Cette égalité ne conduit
pas à une distribution mécanique, elle ne cherche pas à satisfaire un principe,
à appliquer une théorie, à valider une équation : elle est la conséquence
d’une infinité de dons particuliers éternellement et inconditionnellement renouvelés,
si énormes, si inattendus, si libres de tout marchandage qu’ils ne peuvent se
proposer autrement que dans l’humour et le paradoxe. Et ainsi l’égalité et la
différence, deux bonnes copines, jouent-elles à se faire réciproquement la courte
échelle : l’une grandit avec l’autre, sans limites, personne n’oserait rêver
si haut, si simple. Même si personne n’a jamais rêvé autrement.
.
Un peu. Ou, comme on me disait autrefois : Déjà pas encore. Un rai de lumière, oui,
mais où brillerait-il si ce n’est dans les ténèbres ? Et les ténèbres, aujourd’hui,
ou bien nous nous empressons de les appeler lumières, ou bien, terrifiés, nous
leur tournons le dos, laissant Pamino et Tamina les affronter à notre place. Nous
ne voulons pas accepter que le déjà pas encore nous enseigne à la fois l’humilité et l’espérance,
nous ne voulons pas que l’absolu et le relatif s’y conjoignent. Alors, scénographes
de nos peurs, nous ouvrons de fausses fenêtres sur des paysages en carton, l’air
conditionné devient le climat de nos âmes, et je ne cesse de me demander si, comme
le croyait Fargue, « l’affaire Terre est liquidée » ou si cet énorme
refus, ce monstrueux enfermement prépare, dans l’effroi, quelque imprévisible
naissance, quelque miraculeuse éclosion. Puis je songe au déjà
pas encore de ma jeunesse, et il m’écarte de ces facilités. Il me rappelle
que le vent souffle où il veut, que l’Apocalypse n’est pas dans mon contrat, que
le combat continue, obscur, ambigu, incertain, que je ne sais rien des printemps
ni des métamorphoses, et qu’un pas, c’est assez pour moi. Mais encore faut-il
que ce soit mon pas, vraiment mon pas, et qu’une trop arrangeante modestie
ne me précipite pas vivant dans la consensuelle marmite des facilités triomphantes
et des démissions beuglantes. « Voir le monde et dire ma vision du monde » :
je fais mien le programme de Victor Segalen, et il m’importe fort peu de savoir
le prix de mes découvertes. Si elles ne valent pas un clou, peut-être en vaudront-elles
la moitié d’un : c’est sur cette moitié de clou que je joue mon existence,
c’est du haut de cette moitié de clou que je jette sur les évaluations, les évaluateurs,
les évalués cocus et complaisants et tout le bazar qui les fonde, les soutient,
les entoure, les surplombe et les contrôle, comme une pelletée de terre sur un
cercueil, un œil faussement désolé et carrément rigolard.
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Il viendra aux jeunes
comme il m’est venu, l’honneur de sentir, parmi leurs sottises et leurs hésitations
comme parmi les miennes. Je le souhaite, je le crois. Que me serait-il resté sinon ?
Qu’aurais-je été ? Un producteur de réussites et d’échecs ? Une mécanique
à plaisirs et à douleurs ? Un acteur économique ? Une chair à évaluation ?
Ils le rencontreront, c’est sûr, beaucoup sauront ne pas le rejeter. Mais on ne
se met pas l’espérance sur le nez comme une paire de lunettes noires. Ce vœu serait
une fumisterie de plus sous notre ciel démocratique si, pour les inciter à chercher
leurs voies, je ne leur parlais des miennes. Non que je songe à vanter mon expérience
comme un produit, non que je l’imagine exemplaire, ni particulièrement intéressante,
ni remarquable en aucune façon. Mais je porte en moi, comme un autre, à cette
époque comme à une autre, et sans avoir à en demander à quiconque l’autorisation
ni la confirmation « la forme entière de l’humaine condition ». Je leur
mettrai bien les points sur les i : cette phrase n’est pas un sujet de dissertation. Elle s’adresse
à eux ici et maintenant, et exige une absolue priorité. Si haut qu’ils crient,
si gentiment qu’ils fassent les perroquets, ils n’auront rien compris à rien tant
qu’ils chercheront à lui échapper, tant qu’ils se paieront la tête des uns pour
imiter plus fidèlement celle des autres.
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À chaque fois que m’était
accordé l’honneur de sentir, c’était
comme si je pouvais laisser tomber ma vie dans la vie. Ce n’était pas toujours
aisé. Souvent elle s’accrochait, ma vie, à quelque aspérité, à quelque exigence,
à quelque beau souvenir, à quelque droit orgueilleux dressé sur ses ergots, à
quelque vilain remords. Mais la vie, à chaque fois, comme on revient sur ses pas
pour aider un aveugle à traverser la rue, remontait vers ma vie, l’arrachait à
ce qui la retenait, l’entraînait en riant. Et je trouvais naturel de m’abandonner
à elle, mon enfance m’y avait habitué. Je la vois naviguer, cette enfance, entre
le Charybde de la névrose familiale et le Scylla de l’accablant ennui scolaire.
Pas un drame. De l’ordinaire, de l’habituel : l’entreprise de démolition
au nom des valeurs. À la maison, elle ne se mettait guère en congé que les jours
de fête : la joie que je voyais alors chez mes parents, plus précieuse que
leurs assommants conseils, me rapprochait d’eux et m’aidait puissamment à supporter
comme une grippe le cocktail de crainte, de ressentiment et d’ambition transférée
en quoi se résume le plus souvent une éducation. Je les aimais pour ce que je
voyais en eux ces jours-là ; le reste du temps, j’essayais de les supporter.
De même, au lycée, le lot d’aigres vaniteux qu’il me fallait subir, aussi attirants
que des tampons-buvards, était miraculeusement serti de quelques maîtres magnifiques.
Les deux prisons n’étaient donc pas sans recours, c’était assez. Vivre était simple
et passionnant, excitant comme passer entre les gouttes, heureux comme échapper
à la mitraille. Grâce à Dieu, les deux postes-contrôles de l’amour familial et
de la science, fondements de la civilisation, s’ignoraient, aucune association
de parents d’élèves ne favorisant la copulation des deux virus. Les relations
parents-professeurs, c’était moi, et c’était très bien ainsi : j’ai excellé
très tôt dans l’imitation des signatures et l’invention des alibis. Et je regarde
avec une attentive commisération les adultes qui parlent si haut des affaires
de leurs enfants pour digérer le ruban de couleuvres qu’ils ont gentiment avalé
dans la journée.
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En m’obligeant à les contourner,
ces deux citadelles pimentaient ma liberté. Car, à douze ans, je me sentais libre.
Avec de grands pans d’angoisse, mais libre : quand l’étau des contrôles parentaux
et scolaires se resserrait, il me restait l’imaginaire, on ne m’y rattraperait
pas. Je n’ai jamais vécu comme une contrainte le climat religieux du patronage.
Il était large, nourri de la formidable diversité de ceux qui le fréquentaient.
Il était l’ami du rêve, comme à peu près tout dans ce quartier populaire. Le cinéma
hebdomadaire avait une gravité liturgique, les chansons que j’entendais à la radio
fécondaient ma nostalgie. Je marchais beaucoup, j’aimais être seul dans l’obscurité
des rues, piquante le matin, douce le soir. Quand on me parlait de ma situation
future, je prenais un air sérieux, certain qu’en un clin d’œil j’aurais tout oublié.
Le monde était une inépuisable réserve de vie qui ne me refusait jamais, le reste
était circonstances. Je ne me demandais pas si j’étais heureux.
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Et maintenant, je m’interroge.
Comment ferais-je, si la jeunesse m’était rendue, mais si tout conspirait contre
ma solitude, contre mon rêve ? Me visiterait-il encore, l’honneur de sentir ?
Il ne suffit pas, pour qu’il s’éveille, de regarder le monde et d’examiner son
cœur, il naît du terreau du silence, de l’engrais des songes, du bonheur d’être
commun et incommunicable, des sentiments qui s’arrêtent au seuil de la parole,
d’une façon qu’on a de rire et de souffrir. Ne prendrait-il pas ses jambes à son
cou s’il entendait des ordres partout et ne voyait l’ordre nulle part ? Ces
deux tours d’autrefois, la famille, l’école. Tout le reste, le meilleur, s’inventait
en moi, s’y fabriquait sous mes yeux. J’étais sûr du texte que la vie, jour après
jour, m’écrivait, je le lisais avec une confiance énorme. Où vais-je les attendre,
comment vais-je les recevoir, les instants de vérité, quand l’inutile s’entasse
sur l’inutile, quand l’intérêt engrosse la sottise, quand chaque voix se fait
salement impérieuse, quand n’importe qui crache n’importe où son expérience de
vivre pourvu qu’un mouchard traîne dans les parages, quand le dernier des domestiques,
après qu’il a obéi tout son saoul, éjacule orgueilleusement ses leçons de morale ?
Voudra-t-il se manifester, l’honneur de sentir, dans ce climat de terreur ouatée ?
Et les mots, tous ces mots autour de lui, tous ces mots préservatifs, tous ces
mots paravents, tous ces mots boucliers, tous ces mots comme des arbres qui marchent
pour l’étouffer, je n’entends donc pas comme il rit, je n’entends pas ce rire
terrible ? Je m’interroge. Il y a de quoi douter. Mais voilà. Il y a aussi
le proverbe portugais, en tête du Soulier de satin, et finalement, dans mon
cœur, c’est lui qui l’emporte : « Dieu écrit droit sur des lignes courbes. »
Qui imaginait, quand j’étais petit garçon, que je nourrissais d’autres rêves que
ceux que me prêtait la frustration chaleureuse des adultes qui m’aimaient ?
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Ellul, Debord, Baudrillard,
Legendre, Clavel, Berque, maintenant Michéa, d’autres encore : presque tout
a été dit, il faut se boucher les oreilles pour ne pas entendre. Mais que faire
de ces textes ? Sûrement pas des éléments de doctrine, les chapitres d’un
grotesque catéchisme antimondialisation, des pense-bêtes pour panneaux électoraux,
des coupe-faim de l’esprit, des barrages rassurants. Ce sont des cris surgis d’expériences
vivantes, de contradictions douloureuses, de passions généreuses. Seuls des marchands
sans scrupules pourraient s’aviser de les enseigner. Non sans d’abord les embaumer, les momifier,
les objectiver. Alors, correctement dévitalisés, convenablement dénaturés, joliment
emballés, ils trouveraient aisément leur place dans quelque élégant baise-en-ville
de culture générale. Pourquoi pas, entre la gestion et le marketing, un cursus
de Déglingologie contemporaine ?
Pour en obtenir le diplôme, nos étudiants auraient à choisir deux ou trois unités
de valeur parmi celles dont une commission spéciale aurait établi la liste. Par
exemple : Consommation et logique de mort. La croissance par la peur. L’infaillibilité
financière. La vie intérieure comme
obstacle au développement. Apprendre
à ne pas parler. La guerre de tous contre
tous. La com vous rend comme. Freud,
les banques, les toilettes. Une nouvelle spécialité médicale : la
médiatrie. La morale, arme fatale.
Notre bonne alliée la culpabilité. La culture de l’élusion. La vie privée… de quoi ? Les pauvres, ces intolérants. Outre une
majorité de personnalités du sport et des variétés appréciées du grand public,
la commission comprendrait un responsable du medef,
un cadre de la cgt, un psychosociologue
de l’éducation, un fonctionnaire du ministère de l’Intérieur, un représentant
des instituts de sondage, tout ce qu’il faudrait de journalistes, et quelques
professeurs tirés au sort.
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On trouve dans l’admirable
Épilogue, que chantait Jean Ferrat,
deux petites choses simplissimes qui sentent la cafetière sur la toile cirée à
carreaux, le mégot qui se consume, les miettes qu’on ramasse dans le creux de
la main. Deux petits trombones qui tiennent les feuilles d’un poème gigantesque.
La première : « Il faut regarder la réalité en face. » La seconde :
« Je ne dis pas cela pour démoraliser. » La première marche toute seule.
On se donne du cœur au ventre, on en donne à d’autres. On prend les choses au
sérieux, on n’a pas peur, on est un grand, un chef, un solide, on connaît la musique,
on est brave comme disent mes cousins de Grasse.
L’autre ne va pas de soi. Elle a attendu longtemps avant de venir. Elle est infiniment
grave. Pas naturelle du tout. Si la réalité est ce qu’on voit, bordel, peu m’importe
qu’il veuille ou non me démoraliser : il le fait ! Non, ce n’est pas
possible, il se serait tu, ce poème-là ne parle pas pour ne rien dire, il y a
une pièce manquante là-dedans, ça boite, ça cloche. Ça a saigné, puis fleuri.
Il s’est passé quelque chose entre ces deux phrases, on a descendu la gnole, ou
c’est nous qui sommes descendus. Mais où ? Il y a une chute dans cet intervalle,
ça s’est éboulé. Mais quoi ?
.
Celui que n’étreint pas,
quand il regarde le monde des humains, cette chute, ce désastre, celui qui se
sent de plain pied avec ce vertige comme on peut l’être parfois avec la nature,
celui qui se fait fort de mettre un nom sur ce qui le bouleverse, peu m’importe
ce qu’ils disent : je ne les crois pas, je ne les ai jamais crus, je ne les
croirai jamais, plus ils parlent fort plus ils mentent, leurs grands mots grandissent
mon dégoût. Et je crois moins encore ceux qui jacassent sur ce mystère, ceux qui
s’en font une élégance comme une plume à leur chapeau, une restriction mentale
distinguée, je hais les goujats qui le dégustent comme une mise en bouche, une
mise en gueule avant les choses sérieuses. Mes frères et mes sœurs, quels qu’ils
soient, quoi qu’ils fassent, sont ceux qui en ont été meurtris et revigorés. Les
autres, je les attends, frères et sœurs des lointains, frères et sœurs potentiels.
Aucune porte n’est fermée, comme il
est dit dans Épilogue, mais une porte, il faut bien que quelqu’un la franchisse
ou ne la franchisse pas, et je n’ai pas de dispenses à distribuer, pas de dérogations,
tout cela ne dépend pas de moi, vraiment pas, vraiment pas, je voudrais bien,
mais non, non, non, tout cela est plus fort que moi.
.
L’honneur de sentir. La
jeune infirmière trotte-menu qui se penche sur mon brancard, les paroissiens de
Montrouge le nez dans leur missel, le peu de temps que flambent les lumières et
la souffrance, ce geyser soudain entre le monde et moi. Mon âme, mon âme, où m’entraînes-tu ?
J’ajoute. Le poème Épilogue, on le sait, est d’Aragon. Le vers qui termine
ce Marché aussi. Mais si, d’aventure,
il se trouvait parmi les lecteurs des étudiants en lettres en quête d’un sujet
de thèse, je leur en souffle un fort excitant : Claudel et Aragon. Les liens
apparents sont minces même si, dans La Mise à mort, on trouve un texte sur Tête d’or qui est beaucoup plus qu’un hommage littéraire.
Et même si la famille Claudel aurait volontiers tenu Louis pour l’héritier de
Paul… si leurs milieux sociaux avaient été moins disparates. Mais je dois être
juste : avec les Claudel, bourgeois inspiré n’est pas un oxymore. Sur l’essentiel, mon
idée est simple, et j’imagine que c’était la leur : Aragon, c’est Claudel
vu d’en bas ; Claudel, c’est Aragon vu d’en haut. Nous voici, cela fait trois,
en plein René Char : Recherche de la base et du sommet. Reste à trouver un directeur de thèse qui
ne trouverait pas le projet trop hasardeux. Qui sait ? Ce ne serait peut-être
pas plus difficile que de rester fidèle en même temps à deux poètes dont les perspectives
semblent si éloignées : les amis de l’un m’accusent de racoler, ceux de l’autre,
mon douar d’origine, de trahir. Comme
on dit à la radio, à propos de bottes : J’adore !
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