
Le marché de Résurgences (VI)
Jassiste en compagnie dun ami arabe à un colloque Orient-Occident. Au programme, le Pakistan, lArabie Saoudite, lAlgérie, lIran. À la tribune, une rangée de chercheurs, jeunes et vieux. Les débutants commencent leur intervention en présentant leurs hommages rituels à leurs anciens. Lâge semble pourtant avoir peu dinfluence sur la science politique : benjamins et seniors parlent du même ton précis et pressé. Thésards ou post-thésards munis de toutes les informations possibles, ils ne convainquent pas. À quel jury imaginaire sadressent-ils donc ? Quelle autorité plane au-dessus deux qui leur interdit dhabiter leur parole ? « Écoute-toi parler, tu parles pour les autres », disait Eluard. Ces spécialistes ne parlent ni pour eux, ni pour leurs auditeurs ; pour leurs pairs, plutôt, ou pour la déesse de leur discipline. Pas un instant ils ne se libèrent de lair de courtoisie savante que le professionnalisme aimable et sceptique du président impose au débat. On dirait quils herborisent dans les sociétés dont ils traitent, des sociétés qui semblent sans désirs, sans souffrances, sans histoire ni intériorité. Rien de ce quils disent nest sans doute faux, mais rien ne sonne juste : des restaurants de poisson où lon servirait des arêtes. Cette autopsie du vivant, est-ce cela, la science ? Lami arabe est troublé, peiné. Je le vois sagiter. Soudain il ny tient plus : « Pourquoi, me demande-t-il à loreille, ont-ils de nous une idée aussi étroite ? » Ma réponse vient toute seule et nous surprend tous les deux : « Parce quils ont deux-mêmes une idée plus étroite encore. »
*
À Hubert Védrine, orateur vedette de ce colloque, il serait bien injuste dadresser de tels reproches. Sa parole simple, nuancée, chaleureuse oscille constamment entre laffirmation et le doute. La pudeur de lexpression, qui se libère parfois en une sortie de la plus belle venue - sur loriginalité de ce droit dingérence si cher à Bernard Kouchner, par exemple, dont la paternité est à attribuer à Urbain II, le pape de la première croisade -, protège la droiture de la réflexion et lauthenticité de linquiétude. Hubert Védrine décrit fort bien ce « mélange vicieux » de valeurs et dintérêts sordides que lOccident tente de faire passer en fraude dans le reste du monde. On sent que cette hypocrisie sale lui répugne, quil la refuse de tout son esprit et de tout son cur. Un instant, je me dis que limprovisation de lancien ministre va être un grand moment, quil va en appeler à un grand chambardement culturel et moral, à la destruction des « ciments pétrifiés », au surgissement des consciences, à la libération des intelligences captives. Mais soudain est-ce le réalisme du politique qui nignore rien du poids des choses ou une certaine paralysie de laudace imputable à la formation classique ? - il hésite et conclut tout autrement, expliquant que le défi de lIslam se situe à lintérieur de lui-même tandis que celui de lOccident est à chercher dans la transformation de son comportement à légard des autres, cest-à-dire dans une manière de faire plus que dans une manière dêtre. Et là, si la sympathie demeure, ma déception est profonde et mon désaccord total. La seule contribution sérieuse que lOccident puisse apporter à la paix, le seul antidote possible aux « mélanges vicieux » qui lempoisonnent en empoisonnant tous les autres, cest de mettre cul par-dessus tête lensemble de ses représentations du monde. Les autres aussi ont beaucoup à faire pour contribuer à ce chantier ? Certes ! Mais cest à eux de savoir quoi, pas à nous.
*
Jaurai quand même appris une chose bien intéressante durant ce colloque. Cest en 1970, en pleine période dabondance, que lislamisme est apparu en Arabie Saoudite ; cétait une révolution contre le gavage, pas contre la pauvreté. Mais quimporte ? Rien nempêchera les oies politico-médiatiques de cacarder que tout va bien pour les pauvres, pourvu quils bouffent ! Un pauvre, cest un riche qui a le ventre vide, nest-ce pas ?
*
« Quand jentends le mot valeurs, disait Marie-Dominique Chenu, ce grand dominicain, je mets mes mains sur mes poches. »
*
Quand même ! Ne me croyez pas entièrement aveugle ! Ce matin de dimanche, écrivant ce Marché dans notre petit deux pièces, son aspect parano me met en joie
*
Les cathos officiels, qui ne sont pas nécessairement ringards en tant que cathos mais le sont forcément en tant quofficiels, mont beaucoup reproché mon amitié pour Aragon. Pourtant, cest encore un mot superbe de lui que je trouve dans le dernier livre de Jean Ristat, Avec Aragon. Un journaliste leur demande à tous deux si lécriture est un plaisir. Ristat répond un peu vite : « Oui, mais cest un plaisir solitaire. » Et Aragon de corriger : « Non, cest une solitude. » Il y a plus de contenu religieux dans ce seul mot que dans les délibérations de cinquante-trois commissions épiscopales.
*
La solitude de lécriture, celle où je suis ce matin, cest quand personne nest là, sauf quelquun qui, dans lautre pièce, dort encore, et quand, pourtant, tout le monde est présent, chacun à sa place selon lordre non écrit de lintimité. Cet état de simplicité royale, que je dirais glorieuse si le mot pouvait être lavé de toute connotation de puissance et de vanité, cest lessence, accessible à tous, de lexpérience humaine. Être seul et ne lêtre nullement. Ce sommeil familier que je devine, il me semble quil fait laller et retour entre le monde et moi, quil est à la fois une partie de moi et une partie du monde. Cest un sommeil-passerelle, un sommeil-palpitation. Mais allons ! Que je noublie pas le trouble où me jetaient, plus jeune, ces évocations trop idylliques de la présence et du mystère ! Cette solitude-là ne va pas de soi. Elle est constamment menacée. Pour y atteindre, une tout autre solitude est à traverser, le désert du manque, du besoin, du vide inapprivoisé quil faut combler avec nimporte quoi Peut-on connaître le premier visage de la solitude sans connaître le second ? On le pourrait, oui, si la terre était le paradis.
*
La plupart des gens que je connais et qui me parlent de Résurgences, de toute évidence ne le lisent pas. Au début, ça magaçait un peu ; après quelques mois, jen souris. Je verrai bien, en tout cas, combien damis seront allés jusquà ces lignes : à mon avis, pas beaucoup. Mais on écrit surtout pour les amis inconnus. Ce site nest pas un signe de ralliement, cest une bouteille à la mer.
*
Les Français ne sont pas plus paresseux que dautres et ne détestent nullement le travail. Mais la façon dont lidéologie du management pervertit les tâches professionnelles nest pas de nature à grandir, cest le moins quon puisse dire, ceux et celles qui les exécutent. Les gens qui prétendent le contraire sont le plus souvent des esclaves joueurs de flûte, des nantis dociles à qui le travail apporte profit, honneur, puissance. Peut-être penserais-je autrement si ma connaissance du monde moderne métait venue par les conventions des colloques et le ouï-dire médiatique. Dans notre société, le travail salarié favorise le plus souvent lennui, la lâcheté, la résignation à labsurde, la docilité infantile, les commérages, les relations fielleuses et lillusion. Il en est ainsi depuis longtemps pour les hommes ; depuis moins longtemps pour les femmes. Les premiers savent par cur, et comme dinstinct, les airs dimportance quil convient dafficher, la liberté de jugement quil faut mimer, les ruses quil est habile de déployer pour faire semblant de tenir debout. À ce jeu qui ne les trompe pas un instant, puisquelles ont vu leurs compagnons sy décomposer, mais auquel il leur a fallu, à leur tour, se résigner, les femmes se sont brillamment adaptées, feignant de trouver dans le bavardage général sur la convivialité une occasion de mettre en valeur leurs qualités spécifiques, leur sensibilité, etc. Si bien quon ne sait ce qui est le plus triste, de leffort héroïque des hommes pour ne pas être lucides ou de leffort héroïque des femmes pour oublier quelles le sont.
*
Plus je vais, plus il me semble que lessentiel, tout le monde le connaît. En tout cas, tout le monde patauge dedans. Ce sont les détails que nous ignorons, les choses secondaires, accessoires, celles quon peut trouver dans les livres, ou sur Internet. La perversion de la prétendue culture occidentale, cest de nous faire croire que cet essentiel, que nous connaissons, nest rien et que ces détails, que nous ignorons, sont tout. Cest là aussi une définition de la mondanité. On nous fait honte de savoir ce qui est important et dignorer ce qui est subalterne. Naturellement, plus linformation prolifère et plus laccessoire recouvre lessentiel, plus nous devenons savamment idiots. Secouer à la fenêtre la couette de la modernité, si possible un jour de grand vent.
*
Visite à la maison de Claude Bernard à Saint-Julien-en-Beaujolais. Un mélancolique, ce grand homme. Un banc sous une rangée de six ifs devient le banc de Sisyphe. Lexposition le proclame malheureux en ménage. Doù peut-être ce propos désabusé : « La science mabsorbe et me dévore. Cest tout ce que je lui demande pourvu quelle me fasse oublier mon existence. » Jeune préparateur en pharmacie, il sécrie : « Je fais quelque chose, je suis un homme ! » Mais, à la fin de sa vie : « Jai fait, toute ma vie, des choses. Devenu vieux, je me demande ce que jai fait. Je ne crois pas aux illusions. »
*
Une belle lecture du Journal de Paul Claudel, par Michèle Venard, au Théâtre du Nord-Ouest. Une phrase me réjouit particulièrement : « Les jeunes gens daujourdhui ne rêvent que darriver ; moi, je nai jamais rêvé que de partir. »
*
On parle de juger les malades mentaux criminels, soignés jusquici dans les hôpitaux psychiatriques. Puisquil nest pas question de condamner ces malades, le seul intérêt de tels procès serait dinnocenter éventuellement quelquun quon aurait accusé à tort : reconnaissons quil nest pas mince. Il est curieux, en revanche, quon mette en avant un argument qui ne tient pas, à savoir que la souffrance des proches des victimes en serait allégée, quils pourraient ainsi commencer à faire leur deuil, etc. Chimère desprits faux. Les dommages matériels peuvent être réparés, et doivent lêtre. La perte dun être cher est irréparable. La fonction de la justice nest pas de rendre possible cette impossibilité, mais de faire respecter la loi pour affermir lordre social et empêcher la barbarie de sinstaller. Compter sur ces procès pour consoler ceux qui ont perdu un des leurs, cest se tromper sur la justice et sur la souffrance. Naturellement, les grands mots valsent : ainsi ces audiences auraient une fonction cathartique. De là à les comparer au théâtre antique, il ny a quun pas, mais impossible à franchir. La catharsis du théâtre grec nest pas individuelle, mais collective. Elle nest pas liée à un événement particulier, mais à la nature de la condition humaine. Elle na pas pour but de consoler un individu, mais de consolider la cohésion de la communauté en la mettant en face des mystères qui la dépassent. Elle nen appelle pas à lopinion, mais aux dieux immortels. Cela, tout le monde le sait. Alors pourquoi ces bondieuseries psychologiques ? Parce que la société médiatique tâche vainement de remplacer la transcendance par la représentation et quelle na pas le courage davouer que le résultat de cette substitution est grotesque.
*
Désolé dy revenir, mais la turlutaine du deuil par la vengeance prend désormais lallure dune catastrophe nationale. On peut comprendre que des gens hébétés de travail, de soucis familiaux et de RER finissent par répéter machinalement ce quon leur raconte. Mais quand un grand éditeur, censé dérober parfois quelques instants de réflexion à la frénésie concurrentielle, entonne le même refrain, avouez quil faut saccrocher. Et pourtant, Claude Durand, PDG de Fayard, le dit à propos du livre de Nadine Trintignant : « Grâce à cette écriture, elle a pu commencer à faire son deuil. » Chers éditeurs, consolateurs des affligés
*
Ce que je pense de lhorrible affaire en question ? Rien, bien sûr, et je métonne que tant de gens en pensent quelque chose. Il est vrai que, du côté des élites culturelles, on a la profondeur facile.
*
La raison de ce déraillement de la pensée occidentale, probablement incontrôlable désormais, il me semble lentrevoir dans un article publié par un animateur culturel fort sincèrement en quête de son « identité » et qui tâche de se repérer dans le dédale des liens communautaires anciens et nouveaux. Il fait honnêtement état de son trouble, cherche les principes auxquels il peut se référer, évoque les craintes individuelles et collectives qui lassaillent, puis en vient, dans le paragraphe final, à ses raisons despérer. Et là, surprise, il se contente de recopier, sans rien y ajouter, sans la commenter daucune façon, une phrase, quil laisse dailleurs inachevée, de Jürgen Habermas dans Droit et démocratie. Je cite : « Lunité de la République ne devenant plus celle dindividus soudés autour dune vision du monde fixe, mais plutôt celle dune culture démocratique partagée et atomisée, favorisant le pluralisme, la participation, lautonomie collective et le respect de décision » Jai longtemps tourné et retourné cet étrange paragraphe. Peut-on dire son espoir par les paroles dun autre ? Nos références, nos admirations nont de sens que de nous féconder, pas de nous abolir ! Cette citation brusquement interrompue signifierait-elle que lauteur estime quil est inutile de continuer, que tout cela nest que paroles verbales ? Ce décrochement formel est-il lamorce dun décrochement plus profond, celui dune conscience fatiguée de ne pas se saisir, dune voix qui ne tolérerait plus dêtre interdite daffirmation ? On ne men voudra pas de me déclarer incompétent pour juger luvre du philosophe allemand. Je remarque pourtant que ce quon cite de lui est dune exceptionnelle banalité. Lui arrive-t-il ce qui est arrivé à Sartre et à tant dautres victimes de sectateurs prompts à caricaturer une pensée ? En tout cas, voyez cette citation, voyez les vertus sociales quelle feint de constater. Toutes sont contestables. Participation ? À quoi ? Aux décisions politiques ? À la vie de lentreprise ? Vous trouvez ? À la définition du contenu des médias ? Quant à lautonomie collective, de laquelle sagit-il ? De celle des joueurs de boules ? Des communautés closes ? Vous pensez sérieusement quil existe une autonomie collective des membres dun parti, dun syndicat, que ce ne sont pas les caciques qui gouvernent ? De quoi parle donc Habermas ? De quel rêve hâtivement fringué en réalité ? Et le respect de décision, dans quel sens joue-t-il ? Vous voyez les riches respecter les pauvres, les puissants respecter les faibles ? Tout ce bla-bla est un évitement, une crainte, une dérobade. Ce maillage de pieuses abstractions laïques attire nos douleurs, nos désirs, notre corps, notre âme, notre esprit comme la glu attire les mouches. Au-cu ! au-cu ! aucune réalité ! Bien sûr quil est difficile à tout le monde de digérer ces déceptions dont est tissée lépoque, et dont Serge Parot parle si bien ! Bien sûr que la nappe des conventions aimables et des débats académiques a été si brutalement retirée que les boissons de nos verres se sont quelque peu mélangées ! Il a raison notre animateur culturel, ou son inconscient a raison pour lui. Le laïus du temps ? Laisse béton ! Alors ? Alors, quand ça va trop mal ou quand cest vraiment trop difficile, me disait autrefois Francis Jeanson, surtout, ne pense pas ! Laisse venir !
*
Libération raconte quau plus fort de leur conflit, Edwy Plenel aurait déclaré à Daniel Schneidermann : « Il faut savoir si tu es dedans ou dehors. » Je ne perdrai pas un mini-octet pour mattarder sur lincident, mais cette phrase, dans quelque contexte quelle soit prononcée, déclenche toujours en moi une insurmontable répulsion. Les seuls bons souvenirs quelle rameute sont ceux de lenfance. Sur la cour de lécole ou dans les tourbillons de poussière du patronage, quand le rire pouvait encore aller de pair avec une brutalité pas trop malsaine, il était de rigueur de demander à qui passait à portée de croche-patte ou de ramponneau : « T'es avec nous ou contre nous? » Cétait un jeu et, pour le jouer, tout le monde était daccord avec tout le monde ! Quand tout le monde nest plus daccord pour jouer, la même phrase sonne comme une bêtise, une vilenie. Me demander si je suis dehors ou dedans, cest me demander si je préfère la prison ou le bannissement. Un homme libre ne parle pas ainsi à un homme libre.
*
Analysant un ouvrage récent, Larrogance française, un chroniqueur du Monde le résume ainsi : « Une tendance ancienne de la diplomatie française que la guerre dIrak a encore aiguisée : la prétention de donner des leçons au monde sans disposer des moyens de la puissance. » Parfait. On ne peut donc donner des leçons au monde que si lon possède la puissance qui est, comme chacun sait, le fruit de la sagesse et de la bienveillance ! Et que peut-on alors enseigner, sinon ce qui permet de parvenir à la puissance, cest-à-dire la volonté de puissance ?
*
Cité par Hannah Arendt, ce propos de saint Augustin : « Pour quil y eût un commencement, lhomme fut créé. » La philosophe conclut : « Ce commencement garanti par chaque nouvelle naissance, il est, en vérité, chaque homme. » Le temps, un commencement qui se déplace ?
*
Ils expliquent quHillary Clinton est une magnifique mécanique intellectuelle. À sa place, ça ne me plairait pas.
*
Pierre Legendre donne cette définition fulgurante de ce que nous appelons la démocratie : « la caserne libertaire ». On ne peut mieux dire. Les fantasmes, les pulsions, les opinions tournoient dans la chambrée comme en mon jeune temps de bidasse la fumée de ces horribles cigarettes, gauloises du pauvre, quon appelait les élégantes. Ivresse de la liberté truquée : cette contrefaçon-là ne tombe pas sous le coup de la loi qui, au contraire, lorganise. Le fond de la doctrine est toujours le même : soyez libres pourvu que vous obéissiez. Plus besoin de juteux pour former la jeunesse ; le banquier, le politologue et le DRH se chargent de la lifelong education. Sur ce point, comme sur beaucoup dautres, Pierre Legendre a tout vu. Mais alors, comment sortir de cette bouillie ? Il semble accorder, lui, beaucoup de confiance à lidée dÉtat, presque transcendante à ses yeux. Mais lidée dÉtat, ou plutôt la sensibilité de ceux qui lui accordent trop, contient un autre danger, peut-être symétrique : le danger de lordre. Je ne parle pas de cet « ordre » plus ou moins fascisant qui est le meilleur fonds de commerce de lextrême-droite. Je songe au contraire à ce que préconisent des gens raisonnables, sensibles au meilleur de la tradition, épris de grands textes, attachés à la République et à la démocratie, et que lon peut trouver à droite comme à gauche. Pour ces estimables observateurs, le salut est à chercher dans la restructuration intellectuelle et politique de tous, surtout des élites, et dans une saine recomposition de nos institutions. Comparée aux fumées de la « caserne libertaire », cette façon de voir remet bien agréablement nos têtes en ordre. Pourtant, le point de vue constamment synthétique quadoptent ces démonstrations, la place excessive quelles font à lautorité, lallure conceptuelle de leur propos fleurent trop lancien. Si la « caserne libertaire » est un aspect de lenfer moderne, la pensée « tour de contrôle » renvoie à trop dinsatisfactions passées. Oserai-je dire quelles ont secrètement partie liée ? La tentation de sombrer dans la docilité glauque de la modernité et celle de nous « raccrocher » aux branches imaginaires dune impeccable cohérence sont lavers et lenvers du même refus de soi. Sabolir devant les vérités du Grand Ordre ou sabolir dans le magma indistinct ! Dans la souveraineté des essences ou dans le trouble des bouillonnements élémentaires ! Il serait trop facile dopposer au délire du présent une logique dhier réputée universelle et éternelle mais, en réalité, aussi dépendante de lesprit de son temps que la modernité lest de la révolution technique. Le monde moderne nest pas à considérer à partir du passé, mais à partir du dedans de la conscience, cest-à-dire à partir du point où se rencontrent furtivement le présent et léternité. Le regardant ainsi, on le voit comme avant le premier matin, quand « la terre était vide et vague », ce quelle est sans doute encore un peu. Et lon ne sétonne plus quen dépit de la « caserne libertaire » et de la pensée « tour de contrôle » qui la surveille, tout continue à commencer.
*
« Les chiens sont francs mais les chats sont hypocrites, mexpliquait mon grand-père. Les lions sont comme des gros chiens et les tigres comme des gros chats. » Employé des PTT, il installait des téléphones. Il navait jamais perdu son latin du petit séminaire, qui résonnait dans sa bouche comme la mer dans un coquillage : Age quod agis, fais ce que tu fais. Il me disait encore que lessentiel, pour moi, était dapprendre à parler en public parce que tout est possible aux orateurs. Saint Augustin, lui, lorsquil sest converti au christianisme, a abandonné son métier de professeur de rhétorique, découvrant avec horreur quil navait été jusque-là quun « marchand de paroles ». Qui croire ?
*
Ce vote de la France à lONU en faveur de la dernière résolution américaine sur lIrak minquiète. Comme tous les pékins qui ne peuvent se référer quaux médias, je suis privé dinformations et dois rester prudent. Y a-t-il là-dedans une part de la stratégie ? Ne pas transformer ce site en café du Commerce. Jattends. Jespère nêtre pas déçu. Si la France a le courage de continuer à défendre son point de vue, qui est le bon, et dont les conséquences iraient, de toute évidence, bien au-delà de laffaire irakienne, mes points de désaccord avec ce gouvernement, qui sont légion, ne lemporteront pas : quelque chose dessentiel, pour une fois, aura été fait. Mais quand jentends dire que ce vote pourrait avoir été dicté par la crainte de voir la France sisoler, mon sang ne fait quun tour. Non que je confonde politique et western, ni que jexige du ministre des Affaires étrangères, qui pourtant ne serait pas mal dans le rôle, une chevauchée solitaire à travers le désert de la modernité. Ni une nation, ni une société, ni un individu ne peuvent, ne doivent cultiver leur isolement. Mais le plus gros danger de lépoque nest pas la solitude, cest lengluement dans la marmelade : paradoxalement, la meilleure manière de ne pas être seul, cest de sen extirper. La France a le monde avec elle quand elle dit non à loncle Bush. Non seulement les pauvres et les révoltés lentendent, mais aussi, même sils veulent étouffer une voix qui vient de plus profond queux, les riches et les établis. Il y a des non qui résonnent plus fort que des oui, des non plus vivants que des oui. Un pays, un groupe, un individu, lorsquil cesse dêtre un mort vivant, un cadavre solennel, une dépouillle raisonneuse, quand il sexpulse du non-sens, se donnant enfin naissance, ce pays, ce groupe, cet individu, le monde reconnaissant et joyeux vient le visiter dans sa solitude. Et tous laccompagnent dans sa marche, un peu comme dans ce beau film australien où une foule entassée sur un quai, devenue littéralement une mer humaine, portait lun vers lautre les amants séparés.
*
Voyez comme on accapare la connaissance. « Nous, scientifiques, écrit avec quelque emphase le Professeur Baulieu, savons combien notre condition humaine, équilibre entre le corporel, le cérébral, le spirituel, est à la fois vulnérable et aléatoire. » Moi qui en suis resté à SO4H2, je le sais aussi bien
*
Les intermittents ont envahi la Star Ac. Ils sont plantés là, presque gênés. Lanimateur, colibri dans la fosse des hippopotames, bat des ailes. Du côté des visiteurs du soir, quelque chose flotte, un peu comme un train qui va sortir de ses rails. Dune voix claire, le porte-parole prononce deux ou trois phrases. Puis se tait. On lui prend des mains le micro quon vient de lui tendre. Il laisse faire. Il est ailleurs. Il pourrait se retirer ; il reste, pétrifié dans son silence. Il se familiarise avec lobscurité du public, avec la sienne. Il vient de prendre un baptême dinfini. Il a été marqué du point blanc que les peintres hollandais peignaient sur les théières pour les faire échapper à lespace. Demain, il militera encore, mais plus de la même manière. Il a compris le pourquoi. Le jeu sest cassé entre ses mains. Il est descendu dans les sources où les beaufs de la Star Ac ressemblent aux champions de la libération. Il paraît que TF1 a perdu des euros. Hélas ! Le changement a un coute.
![]()