
Le marché de Résurgences (IX)
J’arrive des eaux minérales. Seuls
devant le rayon des fromages, ils défilent lentement, tête baissée, elle quatre
pas derrière lui, comme s’ils avaient des condoléances à présenter aux camemberts.
À eux deux, ils ferment l’espace : assurément, ils viennent annoncer de grands
malheurs. Il se tourne lentement vers elle. Elle feint de ne pas le remarquer.
D’un signe de tête agacé, il l’oblige à le regarder. Les mots de la vérité sont
dans sa bouche, tout prêts à être crachés ; il tient sa revanche et son triomphe.
En mettant toute sa force sur le si initial, il lui hurle : « Si,
il y en a, des gruyères ! » C’est une guerrière. Elle encaisse l’offense,
l’éponge d’un sourire. Puis, sur un ton de mépris à le désintégrer, lui lance :
« Non, celui-là est à 45% ! » Il apprécie cette résistance. Il
ne l’en écrasera que mieux : « Tous les gruyères sont à 45% ! »
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J’ai posé un instant mon panier. Quelqu’un bute dedans
et grommelle. Oui, ces trois répliques annoncent de grands malheurs, ou les confirment.
La haine, la violence, les crimes les plus abominables en appellent toujours à
quelque chose. À la vengeance. À la révolte. À la justice. Au pardon. Le néant
qui vient de surgir au rayon des fromages, on dirait un point final. L’enfouissement
dans les choses, dans l’ordre des choses, de quelque manière que vous tentiez
de l’expliquer, vous n’avez rien à lui opposer. Là-dessus, la culture patine et
la politique dérape ; la rédemption elle-même semble impuissante. Il flotte
un air de meurtre. Le patron d’une grosse société de conseil m’avait jadis confié
les ennuis que lui valait l’organisation d’un important transport de matériel
dans le Sahara. La plupart du temps, l’affaire tournait rond ; avec le ramadan,
les ennuis commençaient. Trop fatigués, les chauffeurs avaient des accidents.
Quinze jours avant, l’un d’eux avait renversé son camion : bon pour la casse,
avec tout le chargement. Le chauffeur ? Mort, naturellement. La très responsable
crapule avait alors ajouté : « Enfin, le type, je m’en fous… C’est le
camion ! »
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Dans une émission sur la dépression, une jeune femme
témoigne : « Je vis dans un monde à part ; pour en sortir, il faudrait
que ma vie me plaise, et elle ne me plaît pas. » Elle dit aussi : « Je
suis bien dans ma bulle, là on ne m’atteint pas, là on ne me fait pas de mal. »
Elle n’est pas malade. Elle a raison. Même dans l’angoisse, même dans les pleurs,
même dans les conneries, c’est elle qui tient le bon bout.
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Le voile… Quel désastre, quel bavardage, quelle accumulation
de sottises ! Ainsi, il faut refuser les signes religieux à l’école parce
qu’elle est un lieu sacré, un sanctuaire ! Je sais bien que
René Girard n’a pas beaucoup de lecteurs au Palais-Bourbon, mais enfin… Qu’est-ce
que le sacré sinon la manifestation primitive du religieux ? Voulez-vous
dire que l’école est plus archaïque que toutes les religions connues ? Non,
n’est-ce pas ? Alors, quoi ? Rien. Vous ne dites rien. Ce sont des mots
pour attraper les électeurs. La laïcité que vous défendez n’a rien à voir avec
celle des hussards noirs de la République. C’était un réservoir de bons principes :
le réservoir s’est rouillé et fuit. Ce que vous appelez laïcité n’est plus qu’une
courroie de transmission de la consommation.
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Attention : urgence. Montrer au peuple comment on est en train d’américaniser la société
française. Insister sur le fait que ce ne sont pas seulement ses intérêts qu’on
menace, mais ce qu’il croit, ce qu’il aime, l’étoffe dont sont tissés ses rêves,
ses désirs, ses élans. Dans chaque domaine - vie sociale, économie, entreprise,
enseignement, culture, édition, justice, police, libertés publiques, propagande,
médias, etc. – recenser les mesures prises ou projetées et en éclairer la signification.
Rédiger le tout en un texte simple et clair. Le diffuser par tous les moyens à
disposition sans référence aucune aux partis, clubs, associations et autres nécropoles.
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Question. Peut-on se dire progressiste, ou humaniste,
ou pacifiste, et participer, en tant que professionnel, au simulacre général ?
Une personne animée de ces nobles idéaux peut-elle par exemple, si elle travaille
à l’ANPE, demander aux chômeurs de rédiger leur projet ? Ma réponse :
non.
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Vous travaillez dans une entreprise. Le patron sollicite
votre créativité ? C’est naturel. Le syndicat protège vos droits et vos intérêts ?
C’est parfait. Mais vous êtes-vous d’abord demandé ce que fabrique cette entreprise ?
Si c’est utile ou nuisible ? Si elle sert le bien commun ou, au contraire,
aggrave la violence, l’injustice, la folie ? Vous pouvez répondre que la
question vous dépasse. Ou qu’il vous faut gagner votre vie. Ou autre chose. Je
ne vois pas d’où me viendrait le droit de vous le reprocher. Mais je ne vois pas
non plus comment vous pourriez continuer à vous raconter que vous êtes un homme
libre et un citoyen. Les chants révolutionnaires sont beaux avant les repas ;
après, ils sont obscènes.
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Place Daumesnil, le panneau d’informations municipales
nous en avertit : « L’opération Paris respire est annulée. »
Ça ne fait rien ! On respirera plus tard !
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Au pays de Jean-Marie Vianney, l’air est meilleur !
L’extrême pauvreté du logis où le fameux curé d’Ars a vécu cache un trop-plein
de sens ; les objets les plus humbles y débordent de présence. Pas un de
ces meubles grossiers qui ne soit une invitation au départ, à la danse, à la vie.
Rien à voir avec la pauvreté vaniteuse, aussi racoleuse que la richesse, aussi
bête. Voyez comme je suis pauvre et voyez comme je suis riche, c’est
blanc bonnet et bonnet blanc. Ce que j’ai pensé à Ars, je le garde pour moi. Mais
quel roman on tirerait de ces magasins d’objets de piété qui champignonnent autour
des lieux de pèlerinage ! Jadis, ils étaient tenus par de vieilles dames
en noir un peu moustachues dont le sourire aimablement grinçant pouvait, d’un
instant à l’autre, basculer dans la férocité. Fini, ça ! Place aux jeunes !
Piercings, jupes tout ce qu’il y a de mini, maquillages hard ! Les statues
doivent en penser des trucs ! J’ai trouvé ça épatant. Surtout ne pas prendre
la pose, surtout ne pas prendre le genre. Curé d’Ars et minijupes. Ni les bigots
du ciel ni ceux de la terre ne peuvent être d’accord avec moi là-dessus :
les uns s’indignent, les autres ricanent. Au nom de l’invisible, les uns feignent
d’ignorer le visible ; au nom du visible, les autres veulent éluder l’invisible.
Tout se joue pourtant dans cette tension.
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Cet aubergiste bourguignon est sociologue à ses heures.
Ses observations lui permettent d’affirmer qu’au restaurant le comportement des
femmes a changé. Elles règlent plus souvent l’addition. Elles ne refusent pas
les digestifs. Il leur arrive même de goûter le vin. Sur ce dernier point, une
précision s’impose. Elles n’en sont pas encore à réclamer ce privilège. C’est
leur compagnon qui les en prie. Bref, conclut-il, bientôt elles seront vraiment
comme nous !
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Grand débat sur la laïcité à l’Assemblée nationale.
Il est 21h30, la séance reprend. Il y a deux heures, ils étaient une centaine ;
maintenant, quinze. Un prophète lance aux fauteuils vides : « La République
n’a pas à plier devant les coups de boutoir de quelque fondamentalisme que ce
soit. » Un autre, bouleversé par l’enjeu, conjure ses collègues de ne pas
se voiler la chasse.
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À propos de chasse. Amusant parfois de retourner
les proverbes : « Qui va à la place perd sa chasse. »
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Qu’ils étaient donc fiers les étudiants de l’école
de commerce de Nantes quand leur directeur fut appelé à d’autres fonctions !
Que c’était beau de les voir l’admirer ! Qu’elle était réconfortante cette
fraternité intellectuelle autour du maître ! Mais quand il a eu les ennuis
qu’on sait, et que l’école a été visée, le ton a changé. Un petit trouillard est
venu geindre devant les caméras : « Pourquoi on s’en prend à nous ?
Il est préfet maintenant, on n’a plus rien à voir avec lui ! » Morale
de l’histoire ? Un pommier donne des pommes et un poirier des poires. Même
quand on y invite les penseurs officiels de la démocratie et de la communication,
il ne souffle pas plus d’esprit dans une école de commerce que dans une chambrée
de conscrits. Des jeunes gens de bonne famille y lâchent pas mal d’argent pour
pouvoir en gagner beaucoup plus, un point c’est tout. Le reste, valeurs, éthique,
culture, c’est du maquillage. La guerre, les croche-pieds et, pour se reposer,
les complicités de nantis, voilà l’ordinaire. Le petit trouillard ? Un client
mécontent.
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Mon ami Michel Thompson, entre deux tableaux, médite
sur le De natura rerum de Lucrèce. Et surtout sur son étrange clinamen.
Les atomes tombent, solitaires et parallèles, images du destin, de la mort inéluctable,
de la nécessité aveugle ; soudain – pourquoi ? – la trajectoire de l’un
d’eux prend une minuscule inclinaison : sa course rencontre celle d’un autre
atome et, de proche en proche, le monde se crée. Le peintre dit que c’est notre
chance, ce clinamen, et que ses effets ne cessent de nous sauver. Il annule
le destin, nous rend à nous-mêmes, nous fait la vie possible. Sans clinamen,
tout est Loft story et école de commerce. Ce petit décalage qui transforme notre
existence mérite à lui seul toute notre attention ; le reste est une gamelle
en route vers la décharge. Michel Thompson se demande s’il n’y a pas, dans le
clinamen, la trace des dieux, de Dieu. Le recueillement, la prière, serait-ce
quand notre attention se porte sur cette infime nouveauté ?
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Rien ne peut vaincre les passions. Sauf la passion.
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Dans un guide touristique : « C’est là
qu’on exécutait les condamnés. » Ce on me saute à la gorge,
m’étrangle, me guillotine. On est toujours du côté de la vengeance, du
crime autorisé, de la bêtise officielle. À elle seule, l’expression on va dire
condamne l’époque.
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J’appelle crêtinisme la prétention de passer
sa vie sur les crêtes : orgueil, immaturité, volonté de puissance, exhibitionnisme
moral. S’installer dans les bas-fonds relève évidemment d’un crêtinisme
inversé, symétrique. Je ne suis ni d’ici, ni de là, ni du haut ni du bas, ni même
de quelque entre-deux. Alors, de nulle part ? De partout ? Encore bien
prétentieux ! Je suis de je ne sais où. Je n’ai pas de place réservée à mon
nom sur la terre ou, si j’en ai une, je ne sais pas laquelle. Et pourtant, je
ne me sens étranger à rien. Ce sentiment poignant d’une présence mouvante qui,
chez moi, domine tout, je le dois beaucoup à la banlieue que j’ai connue, bien
moins bavarde que celle d’aujourd’hui, et qui n’intéressait pas les sociologues.
Léon-Paul Fargue l’a superbement orchestré dans Haute solitude. Cette sensibilité
donne aussi sa force à la grande chanson populaire. Voyez ces deux vers dans Le
Chaland qui passe (1941) :
Ne pensons à rien.
Le courant
Fait toujours de nous
des errants
Et, dans le même Chaland, ces deux autres,
pour moi inépuisables, où ce courant, destructeur de représentations, emporte
dans sa puissante fraîcheur les antinomies sommaires des crêtes et des bas-fonds,
des ambitions bourgeoises et des revanches prolétariennes, des visées idéales
et des illusions réalistes, des égosillements moraux et des poses hédonistes :
Au fil de l’eau point
de serments
Ce n’est que sur terre
qu’on ment
Ah ! Un article là-dessus, un livre, une œuvre !
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Un médecin français explique que, dans les pays du
tiers monde, « il y a encore de l’humain » et qu’on peut y jouir « d’un
bonheur dans l’imaginaire qu’on ne retrouve pas ailleurs ». Plus d’humain,
chez nous, Docteur, c’est votre diagnostic ? Eh bien, reprenez vos études !
Vous n’êtes pas un homme, vous ? J’admire la générosité qui vous fait apporter
votre aide aux démunis mais, si elle est l’envers d’une démission, je la récuse
de toutes mes forces. Sans doute est-il plus intéressant pour un Occidental pas
trop abruti d’aller vivre dans un pays pauvre. Mais en quoi le confort de la sensibilité
est-il le critère de l’humain ? Raisonnant ainsi, vous êtes dans le droit
fil de la société de consommation. Lisez donc avec plus de précision la radio
de votre âme, Docteur ! Vous voulez dire, n’est-ce pas, qu’ici, il est devenu
vraiment difficile de rester un homme ? Vrai. Que nous serons bientôt tous
des clones jouant les ludions dans des bouteilles de Coca-Cola ? Vrai. Qu’il
n’est de projet apparemment raisonnable qui ne soit immédiatement léché par les
flammes du non-sens ? Vrai. Que le mal est à la fois en nous et en dehors
de nous ? Vrai. Que, de proche en proche, celui qui résiste tant soit peu
est contraint à se retirer d’à peu près toutes les formes de vie sociale ?
Vrai. Que, s’il lui reste un peu de bon sens, il se voit avec épouvante devenir
un grognon, un rabat-joie, un Alceste ? Vrai. Qu’en un mot, sur votre âme
comme sur la mienne, il y a des taches suspectes ici, et là, et encore là, et
encore là ? Vrai. Et alors ? Le tiers monde, c’est pour faire prendre
l’air à nos cancers ?
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Le patron de la petite grosse boîte de produits pharmaceutiques
qui veut bouffer une grosse grosse boîte du même secteur défend son bout de gras
à la radio. La grande affaire de sa vie. Le grand pied industriel. C’est pour
le bien de tous qu’il veut tout, ce bon apôtre, pour la santé publique, les travailleurs,
la patrie, l’humanité ! Un ton de militaire encuraillé dans les années 40.
Comme on disait autrefois : « T’es posthume, mon pote ! »
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La pensée d’un tel est trop rose, celle d’une telle
trop noire. Ainsi dit-on à son coiffeur, ou à l’ouvrier qui repeint la cuisine :
« Un peu plus clair, s’il vous plaît. » En week-end, M. et Mme Jourdain
veulent penser agréablement, al dente, ou chambré, ou sexy, ou cool. Ils
ont raison. S’ils se mettaient à s’intéresser au vrai, il ne resterait pas pierre
sur pierre de leur existence, ni de leur rrrelâââtion.
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La question qui travaille non pas les adolescents,
d’autant plus domestiqués qu’ils se croient plus affranchis et d’autant plus conformes
qu’ils se croient plus originaux, mais beaucoup d’adultes jeunes, est aussi vieille
que le monde et aussi nouvelle qu’un lever de soleil. C’était celle de Sénèque :
comment faire pour que la vie soit vraiment vivante, vraiment vivable ? Notre
chance, c’est que de plus en plus de gens se la posent. Puissent-ils ne pas oublier
que, pour ce qui compte vraiment, tout est dans la loyauté, dans l’intrépidité,
dans la détermination avec lesquelles on ouvre le dossier.
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« Est-on obligé de mentir par solidarité ? »
demande François Bayrou. Réponse dans vos prochains discours, Monsieur le Ministre.
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Ministre pour ministre, je ne voudrais pas qu’on
jette un type un mois en prison au motif qu’il m’a gratifié de quelques noms d’oiseaux.
« Mais vous n’êtes qu’un citoyen ordinaire ! » C’est-à-dire un
être humain, non ? Insulter une fonction, est-ce plus grave ? Cette
idée reçue est barbare.
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Les pensées auxquelles je tiens le plus, les intuitions
que j’ai vraiment à cœur de transmettre, il m’est très difficile de les exprimer
de façon paisible. Elles sont nées de conflits violents avec d’autres ou avec
moi-même et portent les traces de ces combats. On peut donc y trouver du ressentiment.
C’est une mauvaise lecture. Mais qu’y puis-je ?
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Mon ami Jacques, admirable formateur, a eu une carrière
des plus mouvementées. Quelques années avant sa retraite, il s’est aperçu qu’il
ne toucherait à peu près rien. L’angoisse l’a saisi. Il s’est mis à travailler
comme quinze pour racheter des points. Il y est parvenu. Mais à peine avait-il
franchi la ligne de félicité qu’épuisé par tant d’efforts, il est mort. De peur,
en quelque sorte. C’était un esprit libre et nuancé. Il parlait avec détachement
de l’amour et de la sexualité. Son expérience, c’était que ces deux réalités ne
pouvaient être ni entièrement confondues ni entièrement séparées.
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C’est sûr, c’est certain ! La prochaine grande
puissance, c’est la Chine. Ah bon ? Et alors ? Vous préparez la brosse
à reluire ?
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Trouver les autres non pas dans ce qu’ils racontent
mais dans l’intuition qu’on en a, dans l’imperceptible dépôt que leur présence
laisse dans la conscience. Les saisir à leur point de jonction avec soi-même,
là où ils sont signe, trace, invitation, suggestion. Chacun des autres comme une
couleur qui se révèle en moi et qui me révèle à elle. Et donc, pour parler d’eux,
pour parler de nous, parler de soi. Rien de neuf, bien sûr : saint Augustin,
Montaigne, Rousseau, Jouhandeau, Cioran, tant d’autres ! Rien de neuf, mais
une dimension nouvelle s’offre à l’attitude que certains psys appellent narcissisme
oblatif. Jusque-là, elle était réservée à quelques aventuriers de l’esprit.
Désormais, devant la perversion radicale des structures d’autorité et le marchandising
universel, elle peut s’imposer comme fondement anthropologique. Et là, mon cœur
jubile : tout redevient possible. Des voyous stipendiés peuvent bien manipuler
vos mots, vos idées, vos sentiments, vos passions. Ils ne peuvent rien contre
le grain de votre peau, contre la soudaine lassitude de votre regard, contre cette
bouche dont le mouvement contredit ce qu’elle explique, contre ce geste que vous
ne contrôlez pas, contre le bruit de ce silence, contre cette main qui se pose
sur un bras. Je milite pour une société d’individualistes, dites-vous ? D’esthètes ?
Mais non ! Cette peau, ce regard, ce geste, ce silence, cette main disent
bien autre chose que vous-même ! L’œil exercé y voit à peu près tout, le
monde comme il est, le monde comme on le désirerait. La métaphysique va revenir
par les voies les plus simples, et peut-être l’intelligence, et peut-être l’amour !
Alors, vite, tout changer. Confier la mémoire à l’oubli, ce gardien profond. Repartir
non pas
d’un impossible zéro, mais de la friche que la stupidité et la vulgarité
des temps nous ont fait retrouver, ou nous ont révélée. Donner corps à ce qui
n’existe pas.
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À la carte qu’il a la gentille habitude de m’envoyer
chaque année, cet ancien stagiaire joint, cette fois, un curieux document :
un message collectif adressé à tous ses amis et amies. Il s’agit d’un bilan de
ses activités et de ses projets, à la manière de ceux qu’établissent les entreprises.
Il explique que sa correspondance de fin d’année représente un véritable travail
(« plus de cent lettres, cartes et e-mails »), et qu’il choisit donc
d’écrire une lettre de vœux commune sur laquelle il regroupe « l’ensemble
des informations » qu’il souhaite apporter à ses ami(e)s. Suivent des précisions
sur son activité. Il a changé de poste et de région et s’en montre satisfait ;
il « se sent bien » dans sa nouvelle situation. Vient alors le cœur
du message, sa philosophie comme disent les managers. Cet homme, qui paraît
être à lui-même sa propre entreprise, s’exprime ainsi : « L’enrichissement
des acquis et l’évolution personnelle qui en découle se traduisent par la recherche,
puis l’atteinte, d’un équilibre souhaité pérenne entre toutes les composantes
de ma vie : le travail auquel je consacre toujours beaucoup de temps et d’énergie ;
la santé que je préserve : c’est un capital vital ; la famille au sein
de laquelle je me ressource et dont je profite de tous les instants comme s’ils
étaient les derniers ; la vie amicale - dont l’existence même représente
une richesse, une aide et un appui permanent - que j’entretiens par une correspondance
soutenue et de nombreuses rencontres ; une vie sentimentale équilibrée et
harmonieuse. » Puis on passe aux projets, qui se rapportent tous aux loisirs
(ski, voyages divers, etc.) avec le regret que « le programme d’activités
de 2004 demeure pour l’instant plus flou que celui de 2003 à la même époque. »
Et le message se termine ainsi : « Quel que soit l’ordre des événements,
je souhaite que l’existence nous fournisse les occasions de partager encore en
2004 des moments vrais et mémorables qui impriment favorablement le souvenir d’une
vie. »
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Je vois bien quelle pluie acide de commentaires ingénieux
ce texte peut déchaîner. Il me semble plutôt qu’il marque une sorte de limite
symbolique, qu’il constitue une charnière. Difficile d’aller plus loin dans le
mimétisme social. Mais quelle force, consciente ou non d’elle-même, dans cette
façon de s’exposer ! C’est vrai qu’il objectivise sa subjectivité
mais, par le même mouvement, il subjectivise l’objectivité du management.
De l’homéopathie. Une défense élastique. En s’avouant incapable de tenir un autre
langage que celui de l’entreprise, il fait d’une pierre trois coups. D’abord,
il impose l’évidence que les esprits à la mode n’ont pas le courage d’affronter :
l’humanisme bourgeois n’a strictement plus rien à opposer à la modernité technique.
Ensuite, éclairant pleins feux la méthode managériale, il montre que, contrairement
à ce qu’elle prétend, elle est bien plus qu’une méthode : une idéologie de
la réification. Enfin, la position d’équilibre plus qu’instable dans laquelle
il se tient ne peut être sentie que comme provisoire et non reproductible :
on ne voit pas les gens passer leur temps à échanger de tels messages. Il va donc
falloir que quelque chose change : telle est la leçon de cette apparente
docilité et de l’extrême ténacité qu’elle dissimule. Aucun retour n’est possible
et le présent est intenable. Les références historiques ne nous sont donc plus
d’aucun secours. Il nous faut changer de niveau d’analyse ou nous pétrifier. Vivre
le présent, c’est relier l’avenir à l’avant-passé, à l’inaugural. Nul besoin de
science ni d’informations. Encore moins de révélations mystiques plus ou
moins fumeuses. L’audace de la présence. Le goût de partir d’ailleurs.
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Je n’ai jamais pu me sentir à l’aise dans un rôle :
c’est pourquoi, très longtemps, j’ai sur-joué tous mes rôles, espérant
trouver une issue dans l’excès. L’extrémisme catholique a été pour moi un exutoire
assez foireux, et que je sentais tel : je n’avais pas le moyen de le dépasser.
Je ris de bon cœur de la vertueuse indignation qui fut la mienne le jour où Jean
Fourastié m’avoua qu’il était un « chrétien modéré ». Il y en a donc
d’autres ? Mais trêve de commentaires. La vérité, c’est qu’il suffit que
je m’installe dans un rôle, ou qu’on tente de m’y installer, pour que je m’y sente
devenir encore plus bête et méchant que d’habitude. Alors, une seule idée :
fuir. L’âge ne change rien à cela, bien au contraire : il permet de raccourcir
les formalités de levée d’écrou. Je n’aimais pas les femmes qui racontaient que
ça allait nous faire un bon souvenir. Nous ne sommes pas sur terre pour nous fabriquer
du passé. Combien d’enfances ont été pourries par les mythes dont on les a encombrés !
Que de braves gens, ni meilleurs ni plus mauvais que d’autres, juste un peu plus
vaniteux peut-être, se sont laissé transformer, faute de plus forte aventure et
pour ne pas rester en tête-à-tête avec leur névrose, en dessus de cheminée prétentieux !
Très peu pour moi. Aucune envie de décorer la mémoire de personne. Je me fous
autant de ma statue que de mon statut. Je suis du côté des départs, même discutables,
même tordus, même avortés ; du côté des « départs de feu ». Ce
qui m’a fait échapper, en gros, aux rôles ? La sexualité comme elle venait.
Et comme elle venait d’un peu partout, elle n’a jamais cessé de m’étonner. Mais
une chose m’a épaté plus encore que la sexualité : qu’on puisse vivre vingt
ans avec quelqu’un sans se raconter la légende dorée de la rrrelâââtion,
sans se transformer en ce qu’on n’est pas, sans perdre un instant le sentiment
de commencer. Comme si, en un seul être, il y avait toute une bande d’amis, hétéroclite
et joyeuse.
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Une chose lue je ne sais où et qu’au fond de moi
j’ai toujours sentie : quand je fais quelque chose de mal, je sais que c’est
moi qui le fais ; quand je fais quelque chose de bien, je sais que ce n’est
pas moi. Ce que je fais de mal est trop petit pour moi, ce que je fais de bien
trop grand. Le problème, c’est que, dans mon cas, le logiciel chargé de distinguer
le bien du mal avait chopé un virus.
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