
Le petit homme et les craques
Réflexions sur la participation
Participation
est un beau mot. Il évoque une relation de liberté et d’attention entre des gens
qui s’intéressent ensemble à quelque chose qui a du sens et qui, de les réunir,
en prend encore plus. Tricher avec ce mot, c’est tricher avec les citoyens, c’est
introduire dans la vie publique, pour son bénéfice personnel ou pour l’intérêt
de quelques-uns, des germes de découragement et de ressentiment, c’est trahir
le pacte social dans ce qu’il a de plus profond. Il nous faut donc accueillir
avec bienveillance, mais aussi avec la plus extrême vigilance, les propositions
de démocratie participative qui nous sont faites. Sans doute est-ce avec raison
que ce thème est avancé dans la campagne électorale. Il vient à point.
Plutôt que
d’ajouter un couplet aux considérations sur la distance colossale qui nous sépare,
nous citoyens, des pouvoirs censés nous représenter, interrogeons notre expérience.
La démocratie participative a un passé. Mais surtout, depuis vingt ans, le management
participatif constitue, sous des formes et des intitulés divers, la charte du
gouvernement des entreprises. La plupart des citoyens étant ou ayant été des salariés,
il devrait leur être difficile d’oublier ce qu’ils vivent ou ont vécu. Personne
ne semble pourtant songer à faire ce rapprochement. Serait-il si peu pertinent ?
Je gage que beaucoup de salariés y auront pensé en secret. Il faudrait vraiment
vouloir imposer une étanchéité féroce aux différents secteurs de la vie pour que
la comparaison entre le langage du travail et celui de la cité n’aille pas de
soi. Voyons donc de quoi est faite cette participation dont on nous parle.
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Commençons
par ce dont nous avons l’expérience la plus solide. Le management participatif
est, avec les cercles de qualité, une des premières initiatives importantes de
la révolution managériale qui s’est imposée aux entreprises vers la fin des années
80. Les salariés de plus de trente-cinq ou quarante ans se rappellent parfaitement
le passage du système pyramidal d’autorité au système complexe et mouvant venu,
pour l’essentiel, des États-Unis ou du Japon. Les premiers signes semblent sympathiques.
Un nouveau style tire l’entreprise de sa somnolence. Les dirigeants s’appliquent
à solliciter l’avis des salariés. Les relations se font moins cérémonieuses, plus
cordiales. Beaucoup de pots, de réunions, de séminaires. L’équipe, rien ne vaut
l’équipe. Mais une femme cadre dont le premier poste a coïncidé avec cette période,
qui s’est prise à ce jeu, puis s’est tenue à l’écart du travail salarié durant
dix ans, me dit sa stupéfaction de constater, à son retour, à quel point ont été
oubliées les promesses de ce printemps illusoire. Pas d’été, pas d’automne. C’est
l’hiver, un hiver très dur dont personne, désormais, ne voit la fin.
L’expression
même de management participatif est rapidement sortie du vocabulaire de l’entreprise.
Au début des années 90, elle triomphait. Aucune puissance n’était plus là pour
garantir la moindre opposition au capitalisme : il pouvait donc faire tourner
à plein sa machine économique ; l’idéologie, ou la propagande, en était,
comme d’habitude, le précieux moteur auxiliaire. Le but était simple : faire
adhérer à la logique managériale ce qu’on va bientôt nommer la « ressource
humaine », c’est-à-dire les êtres humains qui travaillent dans l’entreprise,
dont on affirmera, à la suite de Joseph Staline, qu’ils en constituent « le
capital le plus précieux ». Pour y parvenir, il faut, tout à la fois, éliminer
ou gommer en eux les éventuelles résistances et les amener à la souplesse, à la
docilité, à la soumission qui permettront, au gré des circonstances imprévisibles
de l’activité économique, de les utiliser au mieux des intérêts du système. Les
salariés doivent donc adhérer au projet de l’entreprise, même et surtout quand
il évolue ou se contredit ; pour les y aider, il convient de les motiver.
Très vite,
l’illusion se dissipe : il ne s’agit nullement de faire participer les salariés
à la définition du management mais de les faire entrer, de gré ou de force, dans
une logique et dans des dispositifs qui leur échappent entièrement. Ils ne sont
pas invités à faire bénéficier le pouvoir de leur expérience, ils sont appelés
à penser comme lui. Le système précédent contraignait les salariés à l’obéissance,
celui-ci va chercher à susciter en eux la servitude volontaire. D’où l’importance
de la notion de motivation, qui évolue aussi vite que le management lui-même.
L’entreprise cherche d’abord à séduire le salarié par des promesses matérielles
ou des satisfactions de vanité. Elle s’efforcera ensuite de mettre en mouvement
des ressorts plus subtils et finira par proposer aux plus dociles, aux plus fragiles,
aux plus ambitieux, une sorte de mystique délirante fondée sur l’esprit de puissance.
Deux raisons
à cet acharnement à séduire. D’une part, les thèmes managériaux sont, par nature,
éphémères, périssables. Ils ne sont fondés sur aucune pensée stable, sur aucun
principe fixe, mais sur les imprévisibles mouvements du marché, de l’argent, des
envies, des circonstances. Une armée de consultants tire de ses malles, au fur
et à mesure des besoins, les sophismes qui justifieront a posteriori l’arbitraire
des pulsions financières. C’est que le succès dépend de la réactivité immédiate,
docile et, si possible, intelligente des salariés à l’agitation incohérente des
choses ; bien motivés, ils peuvent épouser immédiatement les intérêts du
système et, éventuellement, admettre d’être parfois amenés à lui sacrifier les
leurs. D’autre part, précisément parce qu’il n’est nullement fondé en raison,
parce qu’il n’est là que pour épouser la prétendue nécessité économique, le système
managérial a constamment besoin d’affirmer une identité qui n’existe pas et de
proclamer un sens qui fait eau de toutes parts : on reconnaît dans ce processus
compensatoire le point de départ obligé de tout totalitarisme.
Si, au début
des années 90, la logique managériale se montre agressive à l’égard du système
vertical ou pyramidal en place à peu près partout, c’est moins parce qu’il est
inefficace que parce qu’il induit ou maintient dans l’esprit des salariés quelque
chose comme une mise à distance de l’obsession financière. Le salarié traditionnel
ne doute pas un instant de la nature de l’échange qui lui est proposé, ou imposé :
un travail contre un salaire. Ses conditions de travail peuvent être acceptables,
passables, détestables. Il peut prendre plaisir à ce qu’il fait : un peu,
beaucoup, pas du tout. Il peut y apporter plus ou moins de talent et de conscience
professionnelle. Mais il ne peut pas douter que c’est en accomplissant cette tâche,
et en cela seulement, qu’il remplit son contrat. Les entreprises paternalistes
elles-mêmes, si décriées qu’elles soient, ne franchissent pas cette limite. Les
obligations extraprofessionnelles qu’elles suggèrent ou imposent aux employés,
même quand elles sont insupportables ou grotesques, ne renversent pas la barrière
qui sépare le travail du non-travail. Elles la franchissent, elles la sautent,
elles s’installent de manière indiscrète et grossière de l’autre côté : elles
ne la nient pas. Elles colonisent autant qu’elles le peuvent le temps de non-travail :
elles n’en font pas un temps de travail continué, un temps de travail bis.
Si brutales qu’elles soient, elles ne logent pas unilatéralement le sens dans
le travail. Pour elles, malgré tout, il y a du sens ailleurs. Elles sont follement
autoritaires, elles ne sont pas totalitaires.
Ce malgré
tout, ce quand même, la logique managériale ne le supporte pas. Lorsqu’ils
commencent à s’infiltrer dans une entreprise nationale, les champions du management
ont beau jeu d’en dénoncer les carences, d’en montrer les ambiguïtés, de traîner
leur index dans sa poussière. Il est vrai que ces grandes machines ne sont pas
nécessairement admirables. Elles ne sortent vraiment de l’assoupissement qu’à
l’occasion d’une grande catastrophe : chacun retrouve alors, comme par miracle,
le sentiment de son utilité. Le reste du temps, on s’y ennuie passablement. Manchettes
de lustrine et Courteline. Les petites voitures de l’entreprise qui sillonnent
la ville se plaisent un peu trop à stationner devant les bistrots. Les managers
se gaussent : comment voulez-vous que ça fonctionne ? Eh bien, si !
Ça fonctionne, et c’est cela qui leur est insupportable. Ce travail peut se faire,
après tout, dans un certain climat d’indolence. Ça fonctionne, oui, même si certains
écrous sont à resserrer. Pourtant, les managers n’ont pas entièrement tort. Fonctionnement
n’est pas le bon mot. L’entreprise fait son travail, produit grosso modo ce qu’elle
a à produire, mais on ne peut pas dire qu’elle fonctionne : elle
ne se vit pas comme une totalité mécanique. À l’égard des entreprises nationales
traditionnelles, les managers ont une attitude d’avares lucides : quelque
chose là-dedans leur échappe, quelque chose n’est pas totalisable, pas répétable,
pas cyclique. Quelque chose ne leur ressemble pas, ne cadre pas avec leur passion.
Il y a de la perte, de la fuite. Il y a de l’ailleurs, il y a du désir, surtout
sous la forme inversée de l’ennui. Cette perte, cette fuite leur sont insupportables :
ni le service de l’argent ni la promotion des choses ne peuvent s’accommoder de
ces fantaisies. Fondé sur le vide, l’impensé, l’étroit, et le sachant parfaitement,
le management est totalitaire par nature, par besoin de survie, par obligation
de mensonge. Dans l’entreprise, il est la référence de tout. Certes, les salaires
extravagants des grands patrons prouvent que le système managérial fait la part
belle à l’avidité élémentaire. À des niveaux moins prestigieux, d’autres salariés
peuvent aussi, à leur mesure, bénéficier de ses largesses. Tout cela ne fait pourtant
de la passion de l’argent, même si elle est sa manifestation la plus éclatante,
ni la motivation dominante ni l’axe principal du système.
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Quelle amnésie
chez les citoyens-travailleurs ! S’ils avaient l’audace d’interroger leur
expérience, la plus sceptique des secrétaires et le plus désabusé des techniciens
verraient qu’ils ont plus de cartes en main pour lire la situation que le sociologue
le plus huppé. Pas besoin d’interpréter. Il leur suffirait d’écouter les mots
qu’on leur dit, les slogans dont on les bassine. On leur demande d’adhérer ?
Copier des listes de clients ou fabriquer des composants électroniques, à quoi
cela suppose-t-il donc d’adhérer ? À rien, strictement à
rien. Respecter le règlement, faire correctement son travail : quoi d’autre ?
Il faut jouer le jeu, leur dit-on aussi. Quel jeu ? En quoi ces travaux fastidieux
sont-il un jeu ? Pourquoi, pour énoncer ces balivernes de plus en plus rapidement
jetables, faut-il une caste à dix, vingt, cent têtes qui, tout à la fois, invite
les travailleurs à participer à son pouvoir et les en écarte dédaigneusement ?
Dix, vingt, cent voix capables d’affirmer tout et son contraire, de changer trois
fois de propos, de ton et de doctrine dans la même semaine sans jamais se départir
d’une sorte de supériorité inspirée qui évoque irrésistiblement le climat de la
secte. Comme si, hors de toute pensée cohérente et de tout langage construit,
chacun de ces compères qui, par ailleurs, se détestent cordialement et se jalousent
à qui mieux mieux, se tenait constamment dans une relation secrète et bouleversante
avec une réalité ineffable capable d’arracher de lui, n’importe quand, n’importe
où, reconnaissance et émotion.
Quel est donc
le secret de la secte managériale, quel est donc le mobile de ces gens au demeurant
ni plus stupides ni plus mauvais que d’autres ? Il tient tout entier dans
le commentaire que fait à Gilbert Soury un patron qui vient de lire son livre[1] :
« C’est trop triste. » Le secret des managers est là : l’idée première
de ces aventuriers, le souci majeur de ces conquérants, c’est de se protéger du
monde.
L’argent n’y
suffirait pas. L’argent peut exposer au danger, au conflit, à l’envie des autres,
à leur malveillance, à leur haine : la plupart des aventuriers sont des riches.
L’aveuglement que manifestent les grands patrons à l’égard de la réalité ne vient
pas d’abord de leur situation follement privilégiée, mais de l’univers mental
dans lequel ils se sont peu à peu enfermés et qui, contre de spectaculaires et
assez illusoires bénéfices secondaires, les a comme privés d’eux-mêmes et du monde.
Si les pulsions obscures de l’égoïsme et de la possession, sur quoi s’appuie leur
système et que l’argent symbolise et alourdit, sont la vérité de la vie, s’il
n’est de pensée ou d’action réaliste qui ne doive d’abord rendre hommage à l’impitoyable
nécessité financière, voici ses serviteurs débarrassés du souci de leur liberté,
enchaînés, une fois pour toutes, à la sécurité d’une jouissance triste que leurs
privilèges matériels auront bien du mal à barbouiller d’agrément. Beaucoup plus
que le luxe où ils vivent, ce sont ces épousailles secrètes avec la résignation
qui détournent ces initiés du souci des autres, qui les écartent d’une vie réelle
qu’ils n’ont plus l’énergie spirituelle et intellectuelle d’affronter. Leur obsession
de gagner renvoie, un enfant le comprendrait, à un lancinant sentiment d’échec :
non pas l’échec ordinaire de qui voit ses desseins contrariés par le hasard ou
l’adversité mais, au plus secret de soi, l’échec comme expérience inévitable,
comme règle et, au fond, comme projet. Comment pourrait-on accepter de regarder
cela en face, comment ne serait-on pas tenté de fuir ? « C’est trop
triste. » Eux sont au-delà de la tristesse. Gribouilles, ils se sont placés,
pour y échapper, entre les mains d’un destin. Un destin n’est jamais triste. Ni
gai. Il est sans qualités.
Ainsi les
managers, hérauts et premières victimes de la modernité occidentale, se réclament-ils
secrètement d’un désespoir où ils voudraient trouver une sagesse, où ils voudraient
surtout trouver la sécurité du nourrisson, le droit de ne pas grandir.[2]
Mais la vie se rappelle à eux, taquine, par les petites agaceries du luxe et de
la vanité et les déniaise en ravivant, avec ces envies puériles et subalternes,
l’évidence de leur mensonge : de petits diablotins vicieux et charmants leur
rappellent qu’ils font partie du monde des mortels. Ils ont beau apporter aux
préoccupations ordinaires une condescendance qui n’appartient qu’à eux, presque
cléricale, il leur faut parfois se risquer dans les eaux dangereuses des sentiments,
des idées, de la culture ; ils s’y baignent, à leur corps défendant, comme
les autres humains : ils y sont incroyablement mal à l’aise.
Le management
participatif, c’est l’enfer de Dante. Pour s’affranchir de leur souffrance secrète,
les managers veulent la faire partager à d’autres : « Venez avec nous,
voudraient dire ces damnés volontaires, ne nous laissez pas seuls dans cette horreur !
Venez et participez ! Dites-nous que nous n’avons pas tort de ne vouloir
rien, de n’être rien ! Confirmez-nous, même si nous savons que c’est faux,
que l’argent, stigmate du néant, est bien la vérité de tout ! Venez et participez
à ce désastre en sorte que nous n’y périssions pas seuls ! Faisons ensemble
le pèlerinage. La passion de l’argent, d’abord, pour tout ce qu’il permet. L’argent,
cette possibilité de. Si nous nous en lassons, nous irons plus profond :
la passion de la possession de l’argent, l’argent comme signe, comme abstraction,
comme cristal, comme puissance universelle. Si cette étape nous déçoit encore,
une troisième nous attend : la passion pure de la possession pure, la contemplation
de nous-mêmes, hors de tout signe et de toute réalité, comme possédants possédés,
le cycle, le cercle. C’est la dernière halte avant l’enfer. Nous, nous y sommes
presque, et c’est effroyable. Venez avec nous. Participez. Par pitié, sombrez
avec nous. Venez nous regarder mourir. »
Elles sont
loin, dans les entreprises, les charmantes émotions de l’équipe !
Dureté partout, sottise, peur, médicaments. On ne joue pas impunément avec le
désespoir. On ne joue pas impunément avec la solitude. Les salariés ne s’y retrouvent
pas. Quelque chose leur souffle qu’il ne faudrait pas participer, mais cette voix
est si faible, elle vient de si loin ! Quelque chose leur souffle que toute
réforme tricote plus serrée la folie managériale. Quelque chose leur souffle que
le seul mot possible c’est Je t’emmerde, que ce n’est pas là un mot de
haine, même pas de révolte, mais un mot de sauve-qui-peut, et aussi un mot d’intelligence,
et même, bizarrement, un mot d’amitié, y compris pour les plus obtus des managers
et les plus torturés des syndicalistes. Je t’emmerde parce que j’espère ;
malgré toi, malgré moi, malgré tout. Je ne veux pas participer à ta névrose, à
ton enfer : je ne t’en tirerais pas, et j’y succomberais. Je ne veux pas
gagner avec toi : c’est tout perdre, c’est me perdre moi-même. Je ne veux
pas être lié à tes intérêts. Il n’est pas vrai que tu désires que nous soyons
ensemble : tu désires que je ne sois pas ailleurs, que personne ne soit ailleurs,
qu’il n’y ait plus d’ailleurs. Pour me lier à toi, tu me parles de valeur, d’élan,
de montagne à gravir. Je t’emmerde, toi, tes valeurs, ton élan et ta montagne.
Et ta tolérance, et ta justice sociale. Prends ce Je t’emmerde pour un
mot d’amour ou, si tu n’es pas capable de comprendre pourquoi c’en est un, prends-le
pour une déclaration de guerre : c’est kif-kif.
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Homme ou femme,
jeune ou vieux, il n’est pas un travailleur de la gorge de qui ce Je t’emmerde,
depuis quinze ans, ne tente de sortir. Mais il faudrait oublier tant de leçons
de politesse, décoller de soi tant de respect poisseux ! Ce pas à franchir,
ce tout petit pas, quel abîme ! Vertige. Saura-t-on marcher tout seul ?
Le mieux serait d’oublier cette folie : les drogues elles-mêmes n’y peuvent
plus rien. L’homme au travail est condamné à exister ; c’est la seule issue
possible et elle lui fait une peur bleue. Même s’il rêve souvent d’un Je t’emmerde
qui s’arracherait de son cœur comme une fusée aux entrailles de la terre où elle
s’est formée en secret. Alors, il y aurait comme une zébrure, comme un zigzag
capable de brûler le néant. On se retrouverait blessé mais frais, presque pardonné.
Cette naissance
serait la grande aventure de l’époque, plus forte que les créations de l’esprit,
plus forte que les inventions politiques. Mais, bien sûr, le salarié, le travailleur,
le « petit homme » comme disait affectueusement Wilhelm Reich, vit sous
le regard intimidant des puissants, de ceux qui ont fait des apparences leur bergerie,
leur écurie, leur étable, leur bauge. Il n’ose pas encore s’avouer ce qu’il devine,
il n’ose pas encore voir ce qu’il voit. Les apparences, jusqu’ici, étaient les
apparences de quelque chose qui apparaissait, et qui n’était donc pas l’apparence.
Ceux qui vivaient sur les apparences, qui vivaient des apparences, se sentaient
assis sur un tas d’or de sens et de vie : ils se tiennent désormais sur le
pont d’un navire dont la coque est déjà sous l’eau. Ils continuent à dire des
choses fort intelligentes, mais en coulant ; leur drame, c’est de ne pas
aller jusqu’à considérer que leurs pieds font trempette. Quand le nihilisme de
la possession s’attaque à une société, c’est toujours par le haut que les dégâts
commencent.
Ce n’est pas
qu’il soit si brillant, le petit homme de l’entreprise. Les chevaliers des apparences
englouties le tiennent pour poltron, vantard, suiviste, assez lâche ; quand
il fait le perroquet des médias, l’idée de séduction, c’est vrai, en devient exotique.
Ils n’ont pas tort, les chevaliers des apparences, et le petit homme le sait bien,
il n’est pas trop fier de lui. Pourtant, ils le comprennent mal. Ils en parlent
comme d’une maison dont ils ne verraient pas qu’à l’intérieur, elle est la proie
des flammes. Des vitres volent en éclats, des pans de mur s’effondrent, des corps
s’écrasent sur le trottoir. Ce qui se passe dedans, c’est comme si ce n’était
rien ; à peine devinent-ils que, dans le petit homme, il y a de l’intérieur.
Est-ce vraiment
une malédiction qui s’abat sur lui ? Est-il une victime ou, au contraire,
sans que ses mérites y soient pour beaucoup, un chanceux, un verni, un gâté du
hasard, le chouchou d’une histoire dont les autres seraient les cocus ou les dindons ?
On lui fait si bien comprendre qu’il n’est rien : finirait-il par en douter ?
Ce n’est pas qu’il veuille se faire plus grand qu’il n’est. Il entend frapper
à sa porte, voilà tout, ça le trouble, ça l’inquiète, ça l’épouvante. La vie sonne
directement chez lui : plus personne sur qui se défausser, plus personne
chez qui transférer l’appel du destin. Pas de doute : c’est bien lui qu’on
appelle. Voilà longtemps, bien sûr, qu’il sait que le château n’est plus habité.
Les lampes allumées et la sono à fond, c’est pour amuser les araignées. Il a mis
tout son cœur à faire semblant ; maintenant, il ne peut pas faire plus, ce
n’est plus tenable. Tout son désir serait de continuer à être manipulé en douceur.
Il n’a pas la tête à démystifier quoi que ce soit. Il n’est pas révolté. Il est
en rupture de crédulité. Plus il répète les gestes de l’ancestrale soumission
et les mots des anciens châtelains, plus il sent, éberlué, rarement émoustillé,
qu’il est, sans même s’en apercevoir, passé à autre chose. En dépit de l’incroyable
démonstration de force, bien plus efficace que les défilés de la Place Rouge,
dont il est, du matin au soir, le spectateur obligé, l’idée impertinente, et qu’il
voudrait chasser, trotte dans sa tête que la réalité est maintenant de son côté,
du côté de ses hésitations, de sa confusion, de son dégoût, de son envie de fuir,
d’un quelque chose d’inachevé, extraordinairement ordinaire, qui pourrait bien
porter tous les sens. Il se passerait bien de cette promesse, mais elle est là ;
dans ces conditions, il n’a plus la tête à ce qu’on lui raconte.
L’enfance
aimable du management participatif avait en elle la cruauté et le cynisme que
nous voyons aujourd’hui ravager les entreprises. Quand elle existe, la participation
des salariés ne peut être que mécanique, contrainte, ambiguë, hypocrite. Tel est,
dans sa rugueuse simplicité, le paradoxe qui s’imposerait aux travailleurs des
entreprises s’ils ne passaient vainement leur temps à tenter de le refouler :
participer à la vie, prendre sa part du présent et de l’avenir - et même du passé
-, c’est répondre le moins possible aux sollicitations suppliantes de leurs supérieurs.
Sauf à choisir le malheur, un être humain ne peut participer, si modeste que soit
la circonstance, qu’à des projets qui le reconduisent à la nature même de l’humain,
à la vérité de l’humanité : puisqu’il participe lui-même de cette
humanité, c’est seulement à cette humanité, à sa survenue, à son éclosion,
à son déploiement qu’il peut participer. Il n’est pas vrai que ce soit le cas
de la logique managériale. Non seulement elle ne défend pas les intérêts du plus
grand nombre mais seulement ceux d’une minorité, mais elle ne conçoit encore les
intérêts de ceux-là mêmes qu’elle protège que dans une perspective étroite, réductrice,
morbide. Dès lors, pourquoi participer ?
.
La perversion
qu’on discerne dans le management, on la trouve déjà dans Machiavel et Shakespeare ;
ce ne sera pas le plus beau titre de gloire de l’Occident des machines que de
l’avoir à ce point démocratisée et décentralisée. On voudrait ne pas confondre
démocratie participative et management participatif mais les comptes-rendus des
colloques sur la participation ou les déclarations de ceux et celles qui s’en
font les hérauts et les prophètes n’ont rien pour rassurer. Une verticalité technocratique
et autoritaire à faire frémir. Peuple confus, nous allons t’apprendre à penser
et à agir. « La démocratie participative, lit-on dans le compte-rendu d’un
colloque tenu à Lille en 2003, fait mieux comprendre à chacun les contraintes
inhérentes à la décision. Elle apprend à chacun à raisonner en termes d’intérêt
général, de priorités et de nécessaires choix à opérer, à accepter les compromis. »[3]
Autrement dit, la démocratie participative a pour premier but d’initier les citoyens
aux techniques de gouvernance et, pour second objectif, de modeler leur intelligence
et leur manière de sentir sur celles de leurs dévoués représentants. Bavardage
insincère, comme celui de l’entreprise. Et, comme lui, fondé sur la peur :
« La participation, c’est l’antithèse de l’abstention ; elle est nécessaire
pour éviter les ruptures. »[4] La participation
est donc une pièce déjà écrite et déjà mise en scène : aux citoyens, aux
acteurs, de l’interpréter ; la plupart du temps, leurs rôles sont
minables, des pannes comme disent les comédiens. « La démocratie
participative, expliquent encore les experts, trouve pour finir une raison d’être
dans le cadre d’une politique trop indexée à la vie économique, en permettant
de rééquilibrer les deux dimensions. »[5] Rééquilibrer les deux dimensions,
c’est le pâté de cheval et d’alouette que le management n’a cessé de servir aux
salariés. Un cheval, une alouette. Dégoûtée, l’alouette s’envolait à tire-d’aile.
D’ailleurs, si l’on sait déjà où elle doit conduire, pourquoi la démocratie participative,
pourquoi demander leur avis aux gens ? Réponse : « Le niveau de
bien-être matériel atteint favorise l’émergence d’autres valeurs. »[6]
Vraiment, la générosité vient aux riches comme un bonus ? Saluons plutôt
la franchise de cet aveu : « Entre l’économie planétaire et le citoyen
des villes, il manque de négociations, de médiation. » Voilà qui est clair :
la démocratie participative, c’est le bicarbonate de soude qui fait digérer la
mondialisation.
Participation
à la vie démocratique : chacun
de ces mots pèse trop lourd pour qu’on les distribue comme des confiseries ou
des préservatifs. Le ton mercantile avec lequel on tâche de nous vendre la démocratie
participative est en parfaite adéquation avec la vraie nature du produit, dont
l’étiquette frauduleuse ne rend nullement compte : la parole citoyenne est
un lubrifiant destiné à améliorer le fonctionnement d’un gouvernement démocratique
devenu simple gestion des choses, simple gestion intéressée des choses. Tous les
citoyens, comme naguère les seuls salariés, vont désormais avoir à jouer le drame
de la parole truquée. Le plus enfermé d’entre nous, en effet, le plus sceptique,
quand on lui parle de participation, comprend qu’il croit encore au miracle :
on va pouvoir se parler, une porte va s’ouvrir entre les autres et lui ;
la clé est en eux, en lui. En même temps, il est saisi d’une grande crainte ;
ce qu’il a accumulé depuis toujours d’hésitation mesquine et de vilaine prudence
fait barrage à l’irruption de l’espérance. C’est alors, quand il patauge au beau
milieu du dilemme, quand il veut tout et ne veut rien, qu’un libérateur beaucoup
plus cruel qu’un geôlier lui présente en souriant sa fausse promesse, son mensonge
utile, sa fausse clé. On peut parler, bien sûr ! De ceci, et encore de cela.
Jusqu’ici, et même jusque-là. Autant que c’est raisonnable, et sur les sujets
qui conviennent. De la réalité, naturellement. De ce qui intéresse tout le monde,
nous ne sommes pas tout seuls. Et il dit oui. Et il consent à parler jusqu’ici
seulement, c’est-à-dire à ne pas parler du tout, c’est-à-dire à être parlé, c’est-à-dire
à crever. Alors, c’est le soulagement misérable, la débandade, le reniement, la
joie aigre de la défaite, la lugubre consolation dans les choses, la grande bouffe
de la réalité. Devenue putain de luxe, la raison commente, commente, et approuve,
et justifie. Le malheur peut pousser plus profond ses racines, un malheur appliqué,
tout ce qu’il y a de convenable. Un malheur sortable, présentable. Un malheur
sale.
Vous m’incitez
à parler, à participer ? L’idée n’est pas mauvaise, mais ce n’est pas l’idée
qui me convaincra, c’est votre voix, votre ton. On n’invite pas quelqu’un à parler
comme on l’invite à s’asseoir, en lui désignant de la main une chaise. Ce besoin
que vous avez de ma parole, je ne peux le croire vrai si je ne le sens pas tapi
dans votre voix, si je ne le sens pas tout mêlé au besoin qu’elle me donne de
votre parole à vous. En quoi me donnez-vous envie de vous parler ? Imagineriez-vous,
par cette proposition dérisoire, me faire un grand cadeau ? À moins que l’aplomb
et le culot que vous procure votre réussite ne vous donnent l’illusion de parler
d’un lieu qui domine la parole. Méprise. Quand vous serez revenu de votre ironie,
de votre cynisme, vous comprendrez que rien ne domine la parole, que rien ne la
surplombe, que tout est au-dessous d’elle, et vous et moi. Vous êtes trop certain
de ce que vous cherchez. Vous êtes trop incertain de ce que vous êtes. Je ne vous
crois pas.
« Un
parler ouvert, écrit Montaigne, ouvre un autre parler et le tire hors, comme fait
le vin et l’amour. » Sur cette phrase, poser des questions d’instituteur.
Montaigne exprime-t-il l’idée que ce qui incite l’autre à parler, c’est de lui
dire qu’il en a le droit ? La réponse est non. Montaigne n’est pas un imbécile,
les êtres humains ne sont pas des perroquets. Qu’est-ce donc qui est capable,
selon Montaigne, d’ouvrir un autre parler, d’ouvrir le parler d’un autre ?
Un parler ouvert. Donc, si vous souhaitez inciter d’autres personnes à parler,
qui doit d’abord user d’un parler ouvert ? Plus fort, s’il
vous plaît. « Moi », dites-vous. Bien sûr : vous ! La classe
est finie, allez jouer aux élections dans la cour.
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Des élus conscients
de n’être ni infaillibles ni omniscients, des citoyens qui n’ont pas peur de défendre
leurs idées et qui acceptent d’en faire profiter les autres : voilà, bien
sûr, de la bonne, de l’excellente participation. Un terrain est à réaménager à
Paris dans le quartier de la Porte Saint-Denis. L’équipe d’animation du conseil
de quartier lance un appel à idées. Aux citoyens d’imaginer, aux élus d’écouter,
à tous de discuter : combien faudra-t-il de thèses de doctorat pour fournir
à ces évidences la patine d’ennui sur laquelle pourront glisser une bonne dizaine
de colloques ? Que souhaiter à de telles initiatives, sinon de croître, de
se multiplier, d’être intelligemment encouragées, de s’imposer par l’évidence
et par l’exemple ? Elles recèlent beaucoup plus de vérité que les constructions
confuses qui s’échafaudent actuellement dans quelques cerveaux fraîchement spécialisés.
Un psychanalyste
astucieux a inventé le narcissisme oblatif. La littérature participative, elle,
est dans l’altruisme captatif, dans la générosité centripète. Tout, absolument
tout, y ramène, au pouvoir et à son terrain préféré d’exercice, l’organisation.
Il s’agit, dit Ségolène Royal, de « nourrir le travail des élus, pas de s’y
opposer. (…) Ce n’est pas une mise en cause des élus. »[7]
Management pur sucre : pour discuter, il faut être d’accord, ou n’avoir que
ces désaccords secondaires, subalternes, dont raffole le pouvoir. La démocratie
participative, dit-elle encore, est « une façon d’aller chercher les citoyens
qui sont les plus éloignés du fonctionnement des institutions. »[8]
Management pur jus : le citoyen, comme le salarié, est prié d’adhérer à un
fonctionnement plus qu’à une vision du monde ou à un programme, à une forme structurante
plus qu’à un contenu. Mais cette forme, au vrai, est déjà un contenu, et un contenu
plus que discutable, en ce qu’elle établit, de facto, la subordination
de l’individu concret, vivant, réel à l’abstraction qu’est l’organisation. La
démocratie consisterait-elle donc à faire fonctionner des institutions, à machiner
des institutions ? Nous serions alors tout proches du pire. Et puis la plupart
des artistes, des inventeurs, des chercheurs originaux, voire des prophètes et
des héros, tous ceux, en un mot, qui tirent une société vers le haut même s’ils
ne passent pas leur temps à se soucier des institutions et de leur fonctionnement,
à qui il arrive même de les oublier, de les contourner, de les railler, de les
surplomber, tous ces vivants sont-ils trop vivants pour être vraiment des citoyens ?
Tout cela
sent la formule et l’insincérité. De grands savants, pourtant, n’hésitent pas
à prêter leurs naïves cornues pour y mijoter le produit miracle. Pour éclairer
une question disputée, les OGM, par exemple, il est suggéré de constituer un panel
de citoyens relativement capables de donner un avis. Puis de les former, c’est-à-dire
de les mettre « en condition de comprendre, d’échanger et d’agir en responsabilité. »[9] Loyalement, insiste-t-on, en les informant des thèses
contradictoires et des zones d’incertitude. Pour lier la sauce, on conseille de
verser un psychosociologue dans le mélange. Quelques jours de discussion, et la
sagesse parle. Le panel lui, se tait : il est jeté après usage.
Foi confondante, paléo-positiviste, dans le « jugement
éclairé » de gens dont on n’hésite pas à faire des « supercitoyens ».
Naturellement, la problématique qu’on enfournera dans le crâne de ces raisonnables
cobayes occultera le reste de leur champ de conscience, découragera en eux l’expression
de toute vision originale, de tout arrière-plan de pensée, de toute sensibilité ;
le psychosociologue de garde, d’ailleurs, y veillera. L’information fournie fera
trois fois le tour de leurs méninges et ressortira telle quelle, par la tête chez
les uns, par les pieds chez les autres ; ce qu’on ne manquera pas d’appeler
débat, dialogue, concertation, respect de la différence, etc. Au fond, l’équation
est simple, au moins pour un prix Nobel de mathématiques : comment faire,
à une époque où les gouvernants flageolent devant des difficultés trop lourdes
pour eux, pour inventer un pouvoir sans pouvoir qui ne contredise pas le pouvoir ?
Comment dire à des citoyens, sans qu’ils le prennent mal : parlez de ci,
mais pas de ça ; ne vous prenez pas pour ce que vous n’êtes pas ; rendez-vous
utiles au peuple, mais n’allez pas contredire les dirigeants ; et surtout,
déguerpissez aussi vite que vous êtes venus ?
.
S’essayer
à la quadrature du cercle, passe. Faute de nourrir la réflexion des élus, ces
spéculations intéresseront les historiens. Mais il est des simulacres de participation
qui méritent moins d’indulgence. Ainsi le vote organisé au Lycée hôtelier de la
Rochelle. Sur décision du Conseil régional, on a demandé leur avis aux élèves
sur la façon la plus judicieuse d’utiliser une partie de l’argent versé au lycée.
À eux de dire où sont les besoins urgents : cantine, bus scolaire, matériel
informatique, etc. Le Conseil régional s’y est engagé : il suivra leur avis.[10]
Une vidéo nous montre les opérations de vote. « Chacun peut se faire entendre
et participer », se félicite un lycéen heureux de constater que, grâce à
cette initiative, un élève « a la même voix qu’un professeur » et que,
désormais, « on forme un tout, une entité » parce qu’il n’y a plus « d’un
côté, les profs, et de l’autre, les élèves. ». L’encadrement semble moins
enthousiaste. Une prof taquine les électeurs avec une ironie désabusée. Mme la
Proviseur, elle, fait vaillamment face à ses responsabilités et enchaîne, avec
une immense conscience professionnelle, les banalités de circonstance. « Nous
sommes à l’écoute. » « Autrefois, c’étaient leur proviseur et leurs
professeurs qui décidaient ; aujourd’hui, on les implique dans la décision. »
« Le résultat, c’est une autre créativité au niveau des projets. » « Cela
donne un élan nouveau. » « Cela aboutira à la prise en charge de ces
projets par le personnel. » Enfin, après mille circonvolutions pédagogico-démocratiques,
elle en vient au résultat brut : « Sur les projets eux-mêmes, il n’y
a pas eu de gros changements ; c’étaient des choses attendues depuis longtemps ;
attendues, et même rêvées. » Et qui sont arrivées non pas du fait de la créativité
délibérative des élèves, mais parce que le Conseil régional a fait ce qu’il fallait
pour assurer le succès de son initiative.
De la vieillerie,
du paléolithique. Demandez aux militants communistes s’il se passait autre chose,
après la guerre, dans les cellules : les camarades s’exprimaient librement
et démocratiquement mais, par une sorte de miracle probablement dû à l’intervention
surnaturelle de Lénine, leur position finissait toujours par coïncider avec celle
du parti. Je n’ai pas connu cette expérience, mais sa sœur jumelle : au Centre
Richelieu, un habile homme d’aumônier excellait à se mettre à l’écoute des étudiants
puis, en deux temps trois mouvements, non seulement, après quelques concessions
calculées, les pliait à son avis comme les mouchoirs dans l’armoire de grand-mère
mais encore, sans effort apparent, leur faisait découvrir comme une stupéfiante
nouveauté la nécessité de distribuer des tracts et de devenir des militants conformes
à ce qui se faisait depuis toujours dans sa boutique. C’est avec infiniment de
tristesse et pas mal de colère que je vois ces grosses ficelles sales qui ont,
à tous les sens du mot, emballé ma jeunesse, prendre aujourd’hui allure
de vertu et demain, peut-être, force de loi.
Un lycée,
ce n’est pas pour que les élèves y forment une entité avec les profs, le
concierge, l’infirmière et les techniciens de surface externalisés. Un élève vaut
un prof, explique-t-on désormais en culture gé : ça doit bien faire rigoler
les messieurs dames du Conseil ré ! Ainsi, toute leur vie, on va faire cavaler
l’angoisse de ces enfants derrière des entités où elle fondra comme un
sucre ! Au boulot, en famille, un seul ticket pour toute l’existence, comme
dans le bus ! Une fausse carte de participation qui ne donne droit ni accès
à quoi que ce soit, voilà votre ration de sens, citoyen, et n’y revenez plus !
Comme on voudrait qu’il se trouve des professeurs pour se planter devant ces simulacres
d’urnes et pour rendre à ces enfants, en déclamant un poème, quelque conscience
de l’immense danger d’exister et un peu de courage pour affronter la magnifique
solitude solidaire hors de laquelle tout est pourriture ! Déchirer la page
du poème, en jeter dans l’urne les fragments froissés. Votre seul choix possible,
enfants, est là. Si je ne vous le disais pas, je ne serais plus votre professeur,
je serais votre voleur.
.
Mais il y
a Porto Alegre, Lisieux de toute participation. Et là, comme disait Malraux, il
faut parler sérieusement. Je n’ai jamais rencontré Paulo Freire, mais mon cher
ami Ettore Gelpi, un de ses plus proches, dont la mémoire, à Naples, était récemment
associée à la sienne, n’a cessé, pendant vingt-huit ans, de me parler de ce grand
homme. Peut-être tâcherai-je, un jour, de rassembler quelques-uns de ces souvenirs.
Pour l’instant, je veux aller à l’essentiel. Le souci de Paulo Freire et de ses
amis, dont on sait quel rôle ils ont joué au Brésil, n’était pas d’inventer une
formule, encore moins une astuce : leur souci, c’était la justice, c’était
la reconnaissance de l’homme - de tout l’homme et de tout homme - comme sujet
de l’histoire. Les favelas n’étaient pour Freire ni des quartiers dangereux à
amadouer, ni de déplorables exceptions sociales auxquelles il aurait été prudent
de concéder quelque discrimination positive : les favelas devaient devenir
le modèle même de la démocratie, son haut lieu. Autrement dit, pour reprendre
la précieuse distinction de Jacques Berque, l’action de Paulo Freire était une
action fondamentale qui visait la personne humaine dans sa totalité - et
donc dans ses relations avec les autres personnes. Par là, elle se rendait capable
de se spécifier en une visée politique historique. Rien à voir avec la
lubrification d’un pouvoir technocratique. La participation politique est venue
comme la conséquence de la très lente et très puissante adhésion populaire à une
participation bien plus vaste, à une vision du monde que le peuple a sentie vraie,
bonne, amicale, intelligente, large, généreuse. C’était, pour parler comme Jean
xxiii évoquant Vatican ii, la fleur merveilleuse d’un printemps
inattendu. Sans doute, cette fleur, a-t-on pris soin de la soigner et a-t-elle
orné d’une signification supplémentaire et efficace un combat qui n’en manquait
pas. Mais Porto Alegre comme emblème de la participation démocratique au sens
où l’Occident la recherche, cela s’appelle de la castration et c’est parfaitement
dégoûtant, même traduit en patois universitaire.
Mon travail
de formateur m’a valu, il y a quelques années, de participer au jury d’une thèse
que soutenait une jeune femme brésilienne sur un sujet dont le titre associait
Paulo Freire et Habermas. J’avais eu l’occasion de dire à la candidate le bien
que je pensais de son travail, mais aussi mon irréductible opposition à ce qu’il
laissait entrevoir, à savoir une possible symétrie, ou
complémentarité, entre l’œuvre libératrice de Freire et l’effort occidental en
direction d’une démocratie « communicationnelle ». J’étais, à ce jury,
une pièce rapportée ; j’avais laissé entendre à cette jeune femme qu’il m’était
parfaitement possible de me trouver grippé le jour de sa soutenance. Elle m’avait
élégamment prié de n’en rien faire, d’y être, et en bonne santé. Quel échange
difficile ! Je sentais mon interlocutrice, bien au-delà de cet exercice,
au confluent de deux désirs : oui, elle voulait se donner les moyens de faire
de sa vie quelque chose qui fût, sinon comparable à l’action de Paulo Freire,
au moins capable de s’inscrire dans le même registre de vérité ; oui, elle
pensait pouvoir traduire cette entreprise dans le langage de la démocratie occidentale
et, de surcroît, dans celui de la classe aisée qui était la sienne au Brésil.
Cette jeune femme était d’une grande loyauté et d’une belle intensité mais je
sentais que les portes auxquelles elle frappait ne s’ouvriraient pas, que tous
ses efforts allaient la laisser épuisée, sans doute sceptique, peut-être finalement
indifférente. Que peuvent donc faire les Occidentaux qui ne soit pas copie, qui
ne soit pas bredouillage de principes morts, qui ne soit pas simulacre, qui fasse
vraiment vivre ?
Nullement
stupide de s’intéresser au salaire des gardiens du Louvre tant que, ce faisant,
on n’imagine pas poser la question de l’art. Très légitime de se passionner pour
les expériences participatives de Porto Alegre ou d’ailleurs tant qu’on ne les
isole pas de l’élan fondateur qui les a permises, tant qu’on ne va pas y chercher
des méthodes, des procédés, des pédagogies reproductibles en Occident. Non qu’il
n’y ait chez nous de la misère, non qu’elle ne mérite, autant qu’une autre, qu’on
s’en émeuve, qu’on s’en révolte, qu’on agisse de tout son cœur pour l’éliminer
ou la réduire. Extirper de nos pays riches cette misère scandaleuse,
comment ne serait-ce pas notre devoir ? Mais un devoir ne dessine pas, à
lui seul, un horizon. La pauvreté des pays riches plonge ses
racines bien plus profond que dans l’inégalité économique et sociale. Elle
est le fruit du délire glauque que nous continuons, par paresseuse habitude, à
nommer civilisation, du bavardage terroriste qui étouffe en nous toute suggestion
vivante et nous protège de ce que nous craignons et désirons le plus : jeter
sur le monde notre regard, notre regard à nous, un regard garanti par rien, assuré
par rien, soutenu par rien, sponsorisé par rien, un regard nu sur un monde nu,
un regard large et profond de pauvres sur un monde ininterprétable, un regard
de chair sur un monde exténué.
.
Participer.
La main au porte-monnaie, même s’il est assez plat, pourquoi pas ? S’intéresser
aux affaires des associations, de la commune, du pays, pourquoi pas ? Il
veut bien tout, le petit homme occidental, il veut bien être positif, et réaliste,
et citoyen, citoyen ! Aller jouer sa panne chez les parents d’élèves ou ailleurs ?
Oui, oui, bien sûr. D’accord, d’accord. ok d’accord. Mais soudain, un jour, allez savoir pourquoi, ça
fait trop. Peut-être parce qu’il a le sentiment qu’on s’en prend à ses rêves,
qu’on veut le chasser de cette zone libre qu’il avait quand même réussi à aménager
en lui. Ça me gonfle, songe alors le petit homme. Trop tard. Ils sont tous là,
chaisières de la démocratie, sacristains de la citoyenneté, chanoines de Notre-Dame
des Sondages. Et des spécialistes, des spécialistes partout, index pointé.
Ils s’excitent les uns les autres en le regardant de travers. Ce salaud qui n’obéit
pas assez vite. Ce salaud qui ne proteste pas assez vite. Ce salaud qui ne comprend
pas assez vite. Ce salaud qui n’adhère pas assez vite. Irresponsable. Individualiste.
Soit. Il n’a aucun argument, le petit homme. Ni contre eux, ni même contre cette
colère qui monte en lui contre lui. Aucun argument. Il est pierreux, il est lourdingue,
il est stupide. Dans la grande braderie du sens, il n’a aucune identité à mettre
en vitrine. Il est là, voilà tout, avec sa fidélité poussiéreuse et rapiécée.
Il ne sait ni comment ni pourquoi. C’est cela que les fuyards envient en lui,
c’est cela qu’ils redoutent. Ils ont besoin qu’il sache, ils ont besoin qu’il
dise, ils ont besoin qu’il choisisse son camp, ils ont besoin qu’il annonce la
couleur. Ils ne le méprisent que parce qu’ils dépendent de lui, parce qu’ils se
sentent comme lui et que ça les épouvante. Le faire lâcher, le débusquer, l’entraîner
à la foire et prendre de lui plein de photos compromettantes. Tous contre le petit
homme vivant ! Feu contre l’inacceptable silence qui les tue !
.
France-Inter.
Il va être 9 heures. Encore un appel, le dernier. L’auditrice toussote, se trouble.
Compliments d’usage. « Je vous remercie, dit-elle, de prendre votre question. »
[1] Gilbert Soury, Un employé de banque fait le bilan,
collection Vox populi, Mettis-éditions, Metz, 2006.
[2] Sur ce thème, voir Max Pagès, Michel Bonetti, Vincent
de Gaulejac, Daniel Descendre, L’emprise de l’organisation, Desclée
de Brouwer, Paris, 1998.
[3] III° Rencontres internationales sur la Démocratie
participative - Observatoire International de la Démocratie participative (OIDP),
Lille, 7-9 novembre 2003- Deux comptes rendus par Nathalie Dos Reis et Eliana
Perini. Voir sur Internet.
[4] Ibid.
[5] Ibid.
[6] Ibid.
[7] Dépêche AFP du 24 octobre 2006. Voir Internet.
[8] Ibid.
[9] Jacques Testart, L’intelligence scientifique en
partage, Le Monde diplomatique, février 2005.
[10] Sur le site de la Région Poitou-Charente. J’ai trouvé
mes citations dans la vidéo.
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