
Sept
erreurs sur l'éducation
En rangeant
ce qu’il faudrait beaucoup d’emphase pour nommer ma bibliothèque, je retrouve
un livre de Jacques Maritain publié en 1959, chez Fayard, qui me paraît verser
quelques idées simples et claires au dossier de l’éducation. Il s’agit de plusieurs
conférences prononcées, entre 1943 et 1957, dans diverses universités et sociétés
savantes américaines, notamment à Yale, et rassemblées sous le titre Pour une
philosophie de l’éducation. Dans la première de ces interventions, Maritain
épingle sept erreurs sur l’éducation que le demi-siècle qui s’est écoulé ne me
paraît pas du tout - mais alors pas du tout ! - avoir corrigées. J’en présente
ici simplement la liste. Je me suis permis de renvoyer à la fin de ce résumé,
en n°6 et en n°7, les deux erreurs par lesquelles le philosophe commence son exposé.
Erreur
n°1 : le pragmatisme.
L’éducation
ne consiste pas à entraîner les jeunes à répondre aux « stimulations et aux
situations actuelles du milieu ». Cette définition « s’applique exactement
à la façon de penser propre aux animaux dépourvus de raison. » Le propre
de la pensée humaine, c’est d’atteindre « ce que les choses sont ou ce en
quoi elles consistent », c’est-à-dire de les comprendre en exerçant ses facultés
critiques. C’est à cet exercice qu’il convient d’habituer la jeunesse ; loin
d’être un réflexe conditionné de survie, la pensée de l’homme est « une énergie
vitale de connaissance ou d’intuition spirituelle. » L’activité pensante
s’appuie sur des vues surgies de l’être, non pas sur une sanction pragmatique.
Nous ne trouverons pas les repères susceptibles de nous guider dans notre époque
si nous n’affermissons pas en nous notre liberté et notre responsabilité. Former
l’homme à mener une vie « normale, utile et dévouée », c’est l’un des
deux buts essentiels de l’éducation : mais c’est le second, non pas le premier.
Le premier concerne « la personne humaine dans sa vie personnelle et dans
son progrès spirituel. » Loin de réduire l’importance de la vie sociale,
un tel propos lui reconnaît une éminente dignité puisqu’il met en son centre la
liberté personnelle. Nous constatons aujourd’hui, à nos dépens, de quel désordre
souffre une société quand les citoyens sont incapables de déployer une pensée
indépendante et hardie.
Erreur
n°2 : le sociologisme.
Erreur que
de chercher dans « le conditionnement social la règle suprême et l’unique
étalon de l’éducation ». Le but de l’éducation n’est pas de faire un citoyen,
mais un homme, donc un citoyen. Maritain s’accorde ici avec une pensée fort éloignée
de la sienne, celle de Proudhon, qui insiste lui aussi sur la formation simultanée
- et hiérarchisée - de la personne, du citoyen et du travailleur. Là se trouve
ce que Maritain appelait le vrai réalisme. « La recherche de la vie
concrète, écrit-il, devient un leurre si elle disperse l’attention de l’homme
ou de l’enfant parmi les futilités pratiques, les recettes psycho-techniques,
et l’infinité des activités utilitaires, au mépris de la vie authentique de l’intelligence
et de l’âme. » Contrairement à ce qu’imaginent les réalistes autoproclamés,
c’est par la voie des activités gratuites, celles qui portent en elles « liberté,
fruit et joie » que viendra à l’enfant le sens de la réalité concrète. « Malheureux
l’adolescent qui ne connaît pas les plaisirs de l’esprit et n’est pas exalté par
la joie de connaître et la joie de la beauté. (…) La fatigue et l’ennui des affaires
humaines viendront assez vite en vérité ; être chargé de leur souci est le
métier de l’adulte. » Quand un éducateur ne reconnaît pas à l’éducation un
but propre, il la condamne à croître au hasard de « l’émergence de quelque
nouvelle ligne d’avenir possible [qui] rend l’avance la plus immédiatement
réalisable ». Cet éducateur ressemble alors à un architecte « qui n’aurait
aucune idée de ce qu’il faut bâtir et tendrait seulement à faire grandir sa construction
dans n’importe quelle direction, là où il est possible d’amener des nouveaux matériaux. »
Erreur
n°3 : l’intellectualisme.
Si le propre
de l’éducation est de former l’intelligence, celle-ci n’est pas à confondre avec
la frénésie de l’intellectualisme. Maritain a la lucidité de ne pas viser seulement
ici l’éducation bourgeoise de son temps, éprise de rhétorique et de dialectique,
dont le modèle est aujourd’hui en voie d’extinction, même dans les milieux privilégiés.
Il signale une autre forme d’intellectualisme, qui depuis a fait florès, celle
qui « insiste sur les fonctions pratiques et ouvrières de l’intelligence. »
Là, le philosophe se fait prophète. Il devine qu’il va devenir urgent de refuser
de voir « les suprêmes accomplissements de l’éducation dans la spécialisation
scientifique et technique. » L’humanisme technique, producteur de spécialistes,
est au fond, pour lui, un animalisme. En effet, « l’animal est un
spécialiste, et un spécialiste parfait, tout son pouvoir de connaître étant fixé
sur une certaine tâche particulière à exécuter. » Comme Huxley ou Orwell,
il s’insurge contre la ruche humaine où « chacun, bien fixé dans son alvéole »,
s’évertue à « produire des valeurs économiques et des découvertes scientifiques,
tandis que quelque chétif plaisir ou quelque divertissement social occupe les
heures de loisir, et qu’un vague sentiment religieux, sans nul contenu de
pensée et de réalité, rend l’existence un peu moins plate. » Cet idéal de
la spécialisation, dit fortement Maritain, s’oppose en tous points à l’idéal démocratique
et interdit « le gouvernement du peuple par le peuple », non seulement
parce que toute vue générale devient impossible aux citoyens alvéolés dans leur
spécialisation, mais encore parce que cette situation subalterne et servile détruit
en eux les énergies spirituelles dont la vie démocratique, plus que tout autre
régime, a besoin. Dans un tel cas de figure, « l’activité politique et le
jugement politique deviendraient l’apanage des experts spécialisés dans ce domaine,
- sorte de technocratie d’État qui n’ouvre pas des perspectives particulièrement
fortunées pour le bien du peuple ni pour la liberté. Quant à l’éducation - complétée
par les règles impératives de quelque système d’orientation professionnelle -
elle deviendrait le processus de différenciation des abeilles dans la ruche humaine. »
Erreur
n°4 : le volontarisme.
On ne peut
condamner l’exaltation de la volonté quand, corrigeant les excès de l’intellectualisme,
elle en appelle à la vertu, à la moralité, à la générosité en sorte que les hommes
instruits soient aussi des hommes droits. Mais ce n’est pas sans danger qu’on
déchaîne les forces de l’inconscient : les écoles et les organisations de
jeunesse du nazisme ont montré où cela pouvait conduire. Il existe aussi d’autres
formes de volontarisme. Maritain pressent qu’on tâchera de compenser les dégâts
causés par la spécialisation forcenée induite par la culture technique en prêchant
une sorte d’humanisme volontariste : autant dire qu’il prévoit le management
et son ambiguïté constitutive qui, de nos jours, empoisonne non seulement le monde
économique et l’entreprise, mais encore la politique, la culture et, naturellement,
l’éducation. Il y a cinquante ans, ce vilain cirque commençait à planter son chapiteau
dans l’école. Maritain avertissait ainsi les partisans du pédagogisme vertueux :
« Les méthodes qui changent l’école en un hôpital pour raccommoder ou pour
revitaliser les volontés, ou pour suggérer un comportement altruiste, ou pour
infuser une bonne conscience civique, peuvent être fort bien conçues et psychologiquement
parfaites, elles n’en restent pas moins, la plupart du temps, d’une décourageante
inefficacité. »
Erreur
n°5 : tout peut être appris.
L’expérience,
dont Maritain dit magnifiquement qu’elle est « le fruit incommunicable de
la souffrance et de la mémoire » ne s’enseigne pas. L’intuition et l’amour,
où il voit ce qu’il y a de plus grand dans la vie humaine, ne s’enseignent pas
davantage. Et pourtant, de tout cela, l’éducation doit se soucier ; sa tâche
est d’y préparer l’enfant « en se concentrant sur la connaissance et l’intelligence,
non sur la volonté et sur la formation directe de la moralité. » Volonté
et formation de la moralité dépendent en effet prioritairement de sphères éducationnelles
autres que l’école et l’université, « pour ne rien dire du rôle que joue,
en la matière, la sphère extra-éducationnelle. » C’est dire que l’éducation,
à l’école comme à l’université, a son monde propre « qui consiste essentiellement
dans la dignité et les richesses de la connaissance, faculté de l’être humain
[dont] la sagesse est le suprême but. »
Erreur
n°6 : la méconnaissance des fins.
De tout cela,
il ressort que « la tâche principale de l’éducation est avant tout de former
l’homme, ou plutôt de guider le développement dynamique par lequel l’homme se
forme lui-même à être un homme. » Quand les moyens mis en œuvre par les éducateurs
sont cultivés pour eux-mêmes, quand les objectifs secondaires d’une pratique particulière
occupent le devant de la scène, c’est la substance même de l’éducation qui s’appauvrit.
« Cette suprématie des moyens sur la fin et l’effondrement consécutif de
tout dessein assuré et de toute efficacité réelle, précise Jacques Maritain, semblent
être le principal reproche qu’on puisse faire à l’éducation contemporaine. »
La suprématie de la fin sur les moyens exige que l’éducation suscite une réflexion
sur « l’être comme tel » qui, par nature, échappe à toute idée scientifique
de l’homme. Cette idée scientifique peut, en effet, puissamment aider à définir
« les moyens et les instruments » de l’éducation, mais elle est impuissante
à penser « ce que l’homme est, quelle est la nature de l’homme et quelle
échelle de valeurs elle implique essentiellement. »
Erreur
n°7 : les idées fausses concernant la fin.
Chaque époque
projette sur l’éducation ses représentations et ses intérêts propres, souvent
légitimes. On peut admettre, par exemple, qu’un proviseur souhaite rehausser la
réputation de son établissement. On peut, plus aisément encore, comprendre qu’un
maître souhaite faire régner dans sa classe un climat consensuel, qu’il veuille,
à sa manière, lutter contre le racisme et l’exclusion, qu’il désire guider ses
élèves dans la découverte du monde moderne, etc. Maritain n’aurait probablement
pas désavoué de telles intentions, mais il aurait averti : si l’on prétend
trouver les moyens directs de leur réalisation, ou bien elles resteront lettre
morte, ou bien des effets pervers se développeront. Toute éducation suppose un
détour, une tentative pour franchir le fossé qui sépare de l’être les savoirs
et la parole : sans cet effort, ce pari, cet acte de confiance, rien n’atteint
vraiment le cœur ni l’esprit, tout devient factice, fictif, tout se dégrade en
opinion, en propagande. C’est seulement lorsque lui est révélé ce qu’il a de plus
gratuit et de moins manipulable qu’un être peut accéder, par l’intelligence et
par la sagesse, à la qualité où Aristote trouvait la perfection de l’être humain :
l’indépendance.
.
Je ne veux
pas quitter le livre de Maritain sans aborder le point qui fait problème pour
tant de parents : l’aspect utilitaire de l’éducation. Mettre l’enfant « en
état d’exercer un métier et de gagner sa vie », voilà évidemment une des
tâches de l’école. Pourquoi ? « Parce que, dit le philosophe, les enfants
d’hommes ne sont pas faits pour une vie de loisirs aristocratiques. » Mais,
pour lui, le meilleur moyen d’atteindre un tel but, c’est de développer les qualités
humaines « dans leur ampleur » et, singulièrement, l’intelligence. Ici,
précisément parce que j’entre entièrement dans son mouvement, je vais prendre
un peu de distance avec Maritain. Certes, je pense, comme lui, que l’objet de
l’éducation, c’est de « guider l’homme dans le développement dynamique au
cours duquel il se forme comme personne humaine, - pourvue des armes de la connaissance,
du jugement, et des vertus morales – tandis que, en même temps, lui parvient l’héritage
spirituel de la nation et de la civilisation auxquelles il appartient, et que
se trouve ainsi conservé le patrimoine séculaire des générations. » J’aime
à imaginer, en effet, la rencontre, dans un adolescent, des pensées et des intuitions
qui viennent de lui et des significations que lui offre le monde. Mais si ces
dernières, pour un an ou pour mille, ne sont plus lisibles ? Si même elles
disparaissent ? S’il n’est plus vrai que les tâches quotidiennes des travailleurs
puissent s’appuyer sur le sens ? Si les compétences les plus appréciées sont
le goût de l’esbroufe et une mentalité de tueur ? Si le lien s’est rompu
entre l’intelligence et le cœur, d’un côté, les suggestions de la collectivité,
de l’autre ? Si l’on ne parle plus d’héritage que dans l’espoir de grappiller
les voix des naïfs ? Il me semble que, dans ces conditions, Maritain continue
d’avoir raison, mais que les conséquences de sa pensée - et notre propre fidélité
- nous entraînent sur des voies bien différentes. La vision du monde sous-jacente
à sa réflexion, nous ne pouvons pas, sans malhonnêteté, penser que c’est encore
la nôtre. Que devient l’éducation dans une société engagée dans un processus de
dissociation de la base et du sommet, comme eût dit René Char, c’est-à-dire d’occultation
du sommet et d’asservissement de la base ? Elle est elle-même forcément dissociée.
Pour la plupart, l’angoisse de l’avenir engloutit tout et conduit à un pragmatisme
lugubre et obsessionnel, anticipation de l’enfer : ceux-là ne verraient dans
la pensée de Maritain, si jamais ils la croisaient, qu’une noble survivance. Mais
les autres, ceux qui, par chance, disposent de quelques armes pour résister ?
Feront-ils semblant de trouver quelque promesse d’avenir dans la sauvagerie en
marche ? Renonceront-ils à ce qu’ils croient ? Non. Ils ne feront pas
semblant et ils ne renonceront pas. Ils se tiendront dans le voisinage de l’être
et, en son nom, ils refuseront ce qui le refuse. Sans bruit, sans provocation,
ils apprendront à éviter les cursus éducatifs et sociaux classiques. Ils ne se
feront pas marginaux : ils constateront qu’ils le deviennent toujours un
peu plus, presque malgré eux, sans l’avoir vraiment désiré. Il est tellement plus
sympathique de sentir, même ténues, même discutables, quelques correspondances
entre le monde et soi ! Ils accepteront pourtant d’autant mieux la marge
qu’ils découvriront peu à peu qu’elle est devenue le refuge de la page
tout entière, sa cache, son amour secret. La page, dit la marge, n’est plus dans
la page ! Elle est toute où je suis. Mais les enfants, dira-t-on,
mais les enfants ? Que font-ils de l’avenir des enfants ? L’avenir des
enfants, qui sont les premières victimes, souvent enthousiastes, de la barbarie,
ils y penseront un jour béni de pauvreté acceptée où, bizarrement, n’ayant plus
grand-chose, pas même une idée de l’avenir, ils se sentiront merveilleusement
proches du monde, proches à en rire. C’est le meilleur de tout, ce rire de soulagement.
Il ne faut pas empêcher les enfants d’y avoir un jour accès.
N. B. Je rappelle
que Raïssa Maritain, la femme de Jacques, est l’auteur d’un livre dont j’ai un
peu oublié le contenu, mais non le titre : Le devoir d’imprévoyance.
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