Un slogan
délirant
On
ne peut pas se fâcher toujours. Je veux bien que Gaz de France me salue,
sur la page d’accueil d’Internet, par ce refrain que susurre une voix de miel :
Gaz de France Ici Là-bas Pour vous Pour demain.
Ma
mère m’avait emmené, à six ans, au théâtre de l’Empire pour un spectacle tout
entier dédié à Zébraline (pour cuisine) et Zébracier (pour l’acier). Le manquant, je ne serais pas devenu
plus intelligent. Mais certaines pubs ne font pas rire. Si je pardonne aux dirigeants
de Gaz de France la tentative poétique ci-dessus rapportée, je colle la
mention détestable à leurs collègues d’edf pour le slogan qui fait la promotion
de la "nouvelle identité" de l’entreprise :
Vous êtes l’énergie de ce monde.
Nous sommes fiers d’être la vôtre.
Les
dirigeants d’edf sont des gens instruits.
Donc, de deux choses l’une. Ou bien il s’agit d’une invention de consultants.
Dans ce cas, ils sont légers : on ne laisse pas raconter n’importe quoi à
soixante millions de Français. Ou bien ce slogan reflète leur pensée et ils en
assument le contenu. Dans ce cas, ils utilisent l’entreprise nationale pour imposer
une vision à la fois totalitaire et pathologique de la société.
Vous
êtes l’énergie de ce monde. Les
citoyens ne sont pas l’énergie de ce monde. Ils n’en sont pas le carburant. Pas
plus qu’ils ne sont les rouages de je ne sais quelle machinerie. Leur existence
ne peut référer (et se référer) à rien d’autre qu’à leur conscience personnelle,
d’une part, à la vie démocratique et républicaine de la cité, d’autre part. Le
nouveau slogan d’edf, entreprise
nationale, est totalitaire en ce qu’il soumet les personnes à des instances étrangères
à ce qui constitue ces personnes comme personnes, c’est-à-dire le jugement et
la liberté. Si les citoyens sont l’énergie de ce monde, cela signifie que ce monde
peut se prévaloir d’un dessein, d’une finalité, d’une intentionnalité auxquels
ils ne contribueraient que secondairement, en supplétifs. C’est là la définition
même de la forme moderne du totalitarisme. On doit d’ailleurs noter une évolution
décisive dans le langage de la communication d’edf.
Naguère, l’entreprise parlait de son image, de la promotion ou de la modification
de cette image. Concession aux mœurs modernes, la notion d’image
impliquait encore un écart entre la réalité de l’entreprise et ce qu’elle entendait
suggérer d’elle-même. Désormais, edf
ne met plus en avant son image, mais son identité, sa "nouvelle
identité". Plus de distance, donc, entre edf et ce qu’elle dit d’elle-même. L’essence et l’existence
de l’entreprise coïncident. Plus aucune possibilité d’ambiguïté, ni de lecture
multiple : partant, plus aucune possibilité de critique. edf se définit tout entière par son fonctionnement,
lui-même programmé par le fonctionnement global de la société. Autocentrée, edf
prétend donc dire ce qu’elle est (elle choisit sa "nouvelle identité")
et être ce qu’elle dit. On remarquera qu’il n’y a que Dieu ou les fous qui puissent
se prévaloir d’une telle situation.
Nous
sommes fiers d’être la vôtre. Si
les citoyens sont l’énergie du monde et si edf
est leur énergie, edf est donc l’énergie
de l’énergie du monde. Elle se situe, dans ce cas, dans une situation très singulière
par rapport à ce monde : d’un côté, elle est totalement noyée en lui, elle
n’a pas d’existence propre ; de l’autre, elle en devient l’organe vital,
central, puisque c’est par le canal d’edf que l’énergie peut faire fonctionner,
carburer le monde. Dans ces conditions, l’entreprise nationale, à la fois toute-puissante
et entièrement aliénée, est emblématique du délire de la modernité. L’ensemble
monde/citoyens/edf constitue une
sorte d’échange régressif. Il ressemble à une machine à ne rien faire dont les
éléments renvoient éternellement les uns aux autres. Les dirigeants de l’entreprise
seraient bien inspirés de s’intéresser à l’œuvre du sculpteur Tinguely ;
elle décrit très exactement l’univers clos que suggère la "nouvelle identité"
qu’ils tentent de promouvoir. Si l’on se place du point de vue des agents, les
perspectives que leur ouvre cette évolution sont peu encourageantes : servitude
et irresponsabilité. Comment en serait-il autrement si l’entreprise est une mécanique
manœuvrée par des forces impersonnelles qu’ils ne manqueront pas de soupçonner
de dissimuler des intérêts particuliers ? En tout cas, un tel schéma ne tolère
pas la moindre concertation. Si dialogue véritable il y avait, c’est-à-dire si
quelque grain de sable de liberté humaine venait à enrayer le fonctionnement de
la machine, la nouvelle identité d’edf
s’en trouverait instantanément périmée et, sauf schizophrénie, il conviendrait
d’en prendre acte. Des personnes aussi formées à la rationalité et à la logique
cartésienne que les dirigeants de l’entreprise nationale ne peuvent pas être insensibles
à cette contradiction.
La « nouvelle identité » est donc deux fois délirante ; par son contenu, certes, mais d’abord par son projet : définir soi-même son identité est une idée perverse, ou sotte. Mon hypothèse, c’est que personne n’a réfléchi à quoi que ce soit. Que les dirigeants comprendront la contradiction, mais l’ignoreront. Que les syndicats continueront à gonfler leurs muscles et à additionner les déculottées. Que les agents lèveront les yeux au ciel avec la double satisfaction de deviner tout et de ne pouvoir rien. Mon hypothèse, c’est que les mots sont venus tout seuls, platement, tristement, traduire l’esprit du temps et nourrir les consultants. Qu’on les a jetés et touillés dans la gamelle de la sottise et de l’indifférence. Il n’y a même pas eu de mauvaises intentions. La logique du vide, le recours au n’importe quoi, la fuite en avant collective et la férocité individuelle qu’elle engendre : rien d’autre, si j’ose dire. Mon hypothèse, c’est qu’à edf comme ailleurs tout le monde sait qu’il faudrait commencer à parler sérieusement et que personne ne voudra le faire.
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