Page d'accueil

Sommaire Textes

Sommaire Carnet

 

Le peuple n’est pas une machine à valider les problématiques des partis, des médias, des puissants. Il a ses raisons. Il est capable de juger et de sentir, de suggérer et de vouloir. Dans un monde en perpétuelle transformation, dans une démocratie menacée par les groupes de pression, le vote est un moyen d’expression nécessaire mais radicalement insuffisant. La collection Vox populi publie des témoignages d’hommes et de femmes de tous les âges et de toutes les conditions sociales désireux de parler d’eux-mêmes, de parler du monde, de parler d’eux-mêmes dans le monde. 

 

 

 

La collection Vox populi

(Mettis éditions)

 

Un parler ouvert ouvre un autre parler et

  le tire hors, comme fait le vin et l’amour.

Montaigne

Un employé de banque fait le bilan, de Gibert Soury

 

Le côté du monde, de Pierre Mari

 

S’échapper, vous dis-je !, de Serge Parot

 

Clichy-sous-Bois, mon bled, de Sabrina Amarache

 

L’idée de Vox populi est ancienne. Elle est élémentaire : des gens parlent d’eux-mêmes, de leurs relations avec les autres, de la société dans laquelle ils vivent. Je l’avais évoquée devant plusieurs éditeurs qui l’avaient accueillie avec des paroles aimables et un sourire légèrement accablé, sans que je puisse savoir s’ils la trouvaient trop simple pour eux ou s’ils se sentaient trop compliqués pour elle. Mettis éditions, jeune maison de Metz, l’a acceptée d’emblée. Merci à Hamid Lafrad qui la dirige et à ceux qui l’entourent.

 

Ce projet est une conséquence lointaine de mon expérience de la formation. Dans l’entreprise, surtout dans la grande, ça ne parle pas ou ça parle faux. Trois pour cent des salariés sont les haut-parleurs des directions, trois pour cent les porte-voix des syndicats : le reste se tait, le reste triche, le reste baisse la tête, le reste crève de trouille. Depuis quarante ans, des lois Delors aux lois Auroux, tout ce qui pouvait aller dans le sens d’un progrès de la parole a été systématiquement ignoré, méprisé et détourné, avec la bénédiction de tous les pouvoirs en place, par la crasse inculture des dirigeants et les sales manigances des consultants. J’ai essayé de me battre. J’avais peut-être trop lu Cyrano : « Mais quoi ! c’est bien plus beau lorsque c’est inutile ! »

 

N’importe. Tout bilan est illusoire. En tout cas, dans les sessions, au bout de deux ou trois jours, ça parlait. On entendait la voix des gens, leur vraie voix, et elle les faisait présents. On arrivait à mettre les slogans à l’écart, on réanimait en soi les impressions simples que la peur avait anesthésiées : ces impressions exprimées suscitaient à leur tour un langage neuf dont chacun était vraiment le sujet. Le monde réel se recomposait. Certes, les questions étaient plus nombreuses que les réponses. C’est qu’il ne s’agissait ni d’aligner ses opinions, ni de se mettre à la remorque - ou en travers - de celles des autres. On découvrait comme une virginité inespérée. On se rendait compte, charnellement, que tout n’avait pas été dit sur le monde, sur la vie, sur les autres, sur soi. Il y avait de la réconciliation dans l’air. L’adulte tendait la main à l’enfant qu’il avait été, chaque voix reconnaissait sa vibration dans la vibration différente des autres. La vie revenait. C’était  beau. C’était vrai. C’était réel.

 

L’entreprise ne fait que révéler, en en amplifiant les aberrations, le monde où nous vivons : voilà pourquoi je lance Vox populi. C’est notre société tout entière qu’il faut inviter à l’expression. Le point critique de la nullité publique est atteint. Le degré critique de la résignation glauque est atteint. Pas nécessaire de commenter savamment ce que chacun sait, ce que chacun tait comme une honte. Le temps est venu de changer le jeu, c’est-à-dire, simplement, de nous dire les uns aux autres ce que nous pensons, ce que nous pensons, nous. Le temps est venu de parler. Non pas de répondre : de parler. Non pas de se demander ce qu’il faut dire : de dire ce qui, en nous, demande à être dit. Non pas de poser aux spécialistes, hors antenne, les questions qui pourront peut-être être posées ensuite à l’antenne si elles sont jugées pertinentes ; il n’y a qu’une question à poser aux spécialistes, une seule : pourquoi êtes-vous si vains ? Non pas de distribuer blâmes ou bonnes notes aux chroniqueurs et aux associations. Non pas de renvoyer les balles qu’on nous lance pour nous amuser mais de cracher ce que nous avons, nous, sur le cœur, sur notre cœur à nous. Après avoir lu quelques-uns des premiers volumes de Vox populi, Pierre Mari m’a cité un mot superbe de René Char : « le cœur implicite ». C’est cela. C’est ce que nous cherchons. Seul « le cœur implicite » tolère les différences, les contrastes, les heurts ; sans lui, ils ne font qu’un imbécile brouhaha de vanités. Le cœur implicite, oui, voilà le désir affiché. Non pas le cœur étalé, non pas les bons sentiments à l’encan, comme à TF1 ! L’esprit dur et le cœur tendre. L’esprit qui s’engage, qui regarde le monde sans le détester ni l’adorer, qui n’épouse jamais son langage. Le cœur qui bat en douce. La vie, quoi. Ce que chacun de nous, chaque matin, se promet pour le jour même.

 

  Laissez-moi revenir un instant à la formation. Ces moments de grande joie que nous valaient souvent les sessions, je les ai longtemps vécus comme des moments privilégiés, comme une rémission provisoire de l’aliénation, comme un effet de la grâce. Je continuais à appeler réalité - triste réalité, mais réalité - ce qui venait après, ce qui n’était pas cela. Tout ce qu’on m’avait appris à penser, sans compter ce que j’y avais moi-même ajouté, s’opposait à une intuition qui devenait chaque jour un peu plus évidente : le vrai, le point de départ de tout, c’est le plein et le vaste. Désormais cette intuition est devenue certitude, principe d’action et de vie. Ma compagne ne croit pas que Prévert ait trouvé une chose bien profonde quand il a cru remarquer, dans la chanson célèbre, que « la vie sépare ceux qui s’aiment, tout doucement sans faire de bruit. » N’étaient sa réserve naturelle et sa constante modération, elle penserait que c’est là une sottise ; je traduirais une connerie, n’en parlons plus. J’adore cette chanson. La plus belle du xxe siècle, m’avait confié Aragon, qui la préférait aux siennes. Mais Sonia a raison. Et notre résignation a tort. Elle est immorale, mais surtout elle est bête. Elle n’a rien de lucide. Dans lucidité, il y a lux, lumière : on n’est pas lucide quand on renonce à la lumière.

 

Les grands éditeurs aussi avaient raison : Vox populi, c’est une évidence pas trop futée. Disons qu’ils ne sont pas équipés pour comprendre. Ce n’est pas un mouvement d’opinion. Ça ne prétend pas donner des solutions aux problèmes concrets, aux problèmes qu’on crée. D’un texte à l’autre, ou dans le même, ça pourra se contredire. Il y aura, bras dessus bras dessous, des normaliens et des gens qui ont le certif. Dans quel rayon classer cela ? Vox populi, c’est parler avec des gens et leur dire qu’on aimerait bien qu’ils la franchissent, leur frontière, que cela serait bien pour beaucoup d’autres, et sans doute pour eux-mêmes. Qu’on aimerait bien les voir renouer avec eux-mêmes, avec les autres, avec le monde : comme ils le sentent, à leur manière, à leur seul désir, comme dit la Dame à la Licorne. Et qu’on voudrait qu’ils nous donnent envie d’en faire autant. Parler avec des gens ? Mais quels gens ? Pourquoi celui-ci et pas celui-là, celle-ci et pas celle-là ? Vox populi devrait-il comporter six milliards de volumes ? Pourquoi pas ? Pourquoi pas tout le monde, en un sens ? Mais non. Il ne s’agit pas de curiosité mais d’expérience partagée. Pas de généralité mais de vécu sensible. Pas de cervelles qui se rencontrent mais d’existences qui se reconnaissent. Pas de journalisme ni de reportage mais d’une méditation commune. C’est modeste parce que c’est vrai. L’infime et l’intime, dit Serge Parot. C’est pourquoi j’interrogerai des gens que je connais, avec qui, d’une manière ou d’une autre, j’ai tissé des liens. Je témoignerai, avec ces gens que je connais, d’un nous existant, réel, incarné. Quand d’autres viendront m’aider ou me relayer dans cette tâche de questionneurs, ils feront de même. Nous ne draguerons pas la vedette. Nous ne composerons pas un échantillon. Nous irons aux autres comme aux frontières mouvantes de nous-mêmes, comme à un territoire à la fois repéré et mystérieux, toujours plus mystérieux parce que toujours plus repéré. Et surtout nous espérerons qu’ailleurs, autrement, d’autres iront inventer autre chose, quelque bizarrerie qu’ils auront comme nous mitonnée de tout leur cœur au milieu de leur pagaille.

 

Il y aura un lien, bien sûr, entre Résurgences et Vox populi. Je n’étonnerai pas les lecteurs de ce site en disant à quel point cette démarche me tient à cœur. Résurgences l’accompagnera de son mieux. Je parle ici même de chacun des quatre premiers volumes. Non pas, comment le pourrais-je ? en critique littéraire, ni pour en discuter le contenu, mais pour resituer chacun de ces livres dans ma relation avec son auteur, pour faire le lien entre un texte et les circonstances qui, sans nullement l’expliquer, l’ont rendu possible. Formateur et écrivain. Je noue mes fils, moi aussi, je tisse mon canevas d’existence.

 

Distribution et diffusion :

- ALPRO : www.alproweb.com

- Mettis éditions, 6 avenue Sébastopol

BP 65114 - 57013 Metz Cedex 03

Fax : 03 87 54 19 68 - Mail : lafrad.hamid@neuf