Clichy-sous-Bois,
mon bled, de Sabrina Amarache
La
voix de ma grand-mère couvre ses gestes, le bruit de l’eau, l’éponge, la brosse
pour frotter le linge. Même si on ne comprend pas ce qu’elle dit, on sent que
c’est comme si elle se parlait à elle-même, ou comme si elle parlait à Dieu, ou
comme si elle parlait à je ne sais qui. Elle parle à une autre personne. Elle
se parle à elle-même, et elle parle à une autre personne.
Ce
dimanche-là, dans son émission Périphéries, Edouard Zambeaux avait interrogé
une jeune fille de Clichy-sous-Bois qui se préparait
à entrer en hypokhâgne. Passer de la banlieue à l’hypokhâgne, j’avais quelques
raisons de m’intéresser à ce parcours. Et puis cette jeune fille était intelligente,
sympathique, à la fois spontanée et réfléchie ; j’ai voulu lui ouvrir Vox
populi. C’était quelques semaines avant les émeutes de l’automne 2005 qui,
bien sûr, colorèrent nos conversations.
Nous
avons parlé de tout et de rien, en commençant par l’espèce qui fatigue si fort
les filles de banlieue : les garçons. Elle n’a rien contre eux, vraiment
rien ! Quand ils lui « prennent la tête », elle reconnaît que ce
n’est pas bien méchant et que parfois, même, « ce n’est pas si mal ».
Mais vraiment, la tête, ils la lui prennent trop, beaucoup trop ! J’aime
bien la façon dont elle parle, Sabrina. Une simplicité décapante. On dirait qu’elle
n’a jamais regardé la télé, ou que ça a bien coulé. Pas de cinéma, surtout avec
un vieux. Contente de vivre. Des tas de défenses. Parfois, entraîné dans
un courant de sérieux ascendant, le piercing de son sourcil s’élevait légèrement jusqu’à
ce qu’un bon éclat de rire le fasse redescendre. Ça me plaisait. On est du même
bled, tous les deux, on en a vu d’autres ! Et puis elle ne parle pas précuit,
ce qu’elle dit est cuisiné devant vous, sauce piquante. Les
trucs en -isme, à un certain âge, c’est comme le gras, ça ne passe pas.
Sur
l’affaire du voile, je m’étais planté. Jacques Berque avait encore raison !
Les principes, la liberté, la dignité de la personne humaine menacée ? Parfait,
parfait ! Mais il ne s’agissait pas de ça. Pour les gars et les filles des
banlieues, le lycée, c’est le seul lieu potable ; ils y ont un peu de tranquillité,
ça ne gueule pas trop, les flics ne sont pas là. Ce sacré voile, ils voient bien
qu’il isole les filles ! Elles parlent tout doucement, et entre elles :
ça fait de la peine, on ne peut pas les laisser comme ça. Une ou deux saynètes
racontées par Sabrina, les maquillages furtifs devant le miroir des toilettes,
le pantalon gentiment accordé au foulard, du Vittorio de Sica, du Bab El Oued,
que ça fait du bien, la réalité, la réalité sans voiles ! Et l’autre, en
gymnastique, qui veut faire des galipettes encoconnée jusqu’aux orteils dans ses
jupes ! C’est ça, vraiment, la liberté ? Il paraît que la plupart des
membres de la commission Stasi étaient a priori plutôt hostiles à l’idée d’une
loi. Passer pour liberticide, ça ne fait plaisir à personne. Puis ils ont longuement
entendu des filles de banlieue. Elles ne parlaient qu’en leur nom ; sans
chercher à prouver quoi que ce soit, elles racontaient
leur vie, leurs ennuis, elles disaient ce qu’elles voyaient. Elles les ont fait
basculer, moi aussi. Amicus Ego, sed magis
amica veritas ! Sed magis amica vita !
Elles
étaient drôles et infiniment gentilles, ces rencontres avec Sabrina. J’observais
comme la liberté de ses propos allait avec une souple discrétion et un beau contrôle
de soi. Toute la vie ; aucune avidité. À toutes petites gorgées, le Coca-Cola rituel !
L’exigence avec soi, la gaîté avec les autres, elle est là, l’éducation. Elle
n’a pas loupé son coup, sa grand-mère !
Elle
me demandait des conseils de lecture. Difficile ! En en riant moi-même, je
lui ai envoyé une liste de classiques : deux pages ! Pourvu qu’elle
garde au moins Racine et Victor Hugo ! Racine pour le feu, Victor Hugo pour
l’espace ! C’est que la banlieue, c’est gentil, mais quand ça commence à
se prendre pour le centre du monde, ça devient aussi con que le xvie. La seule lettre d’amour
de la banlieue qu’il faut garder, c’est celle où elle explique qu’on est toujours
périphérique et toujours locataire : c’est son invitation au voyage. La banlieue
est la vérité du monde, Sabrina. Encombrés de nos passions, de nos sales manies,
de nos bons principes, garrottés à nos intentions, nous restons tous à la banlieue
de nous-mêmes. Les autres, c’est à peine si nous franchissons l’octroi des conventions
qui nous écartent d’eux ; quand nous voulons les briser, ces barrières, nous
en inventons d’autres ! Ne jamais se prendre pour la City, Sabrina !
Ni la City du fric, ni la City de la vérité, ni la City du désir ! Nous ne
sommes la City de rien ! Périphériques ! Locataires ! Eux aussi,
les banlieusards du xvie, il faut les sortir de leur ghetto ! Le
feu et l’espace, Sabrina, il n’y a que ça qui compte ; feu et espace, c’est
ça l’amour. Pour le reste, pour tout ce qui n’est pas ça, quand on a vécu à Clichy-sous-Bois,
on doit bien avoir sous la main un assez joli catalogue d’expressions fleuries.
Ne te gêne pas. Si tu en manques, je t’en passerai. Montrouge, mon bled, c’était
pas mal non plus.
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